L’étrange destin scientifique de quelques vieux mots grecs

asterix1Aujourd’hui, l’usage du latin et du grec se perdant inexorablement, il devient rare que la science produise encore des mots nouveaux autrement qu’en concaténant des mots anglais ou en empilant des sigles. Ainsi les articles scientifiques parleront plus volontiers de foam dynamics (dynamique  des mousses) que d’aphrodynamics [1]. Jusqu’au début du XXème siècle en revanche, on a vu fleurir les microscopes, les cinématographes et autres thermomètres.  Toutefois si ces mots paraissent asterix2transparents dans leur étymologie, ce n’est pas toujours le cas: d’étranges racines sont parfois venues se nicher au sein du vocabulaire scientifique.

Un premier exemple: électron, électricité, électronique. Autant de noms qui sonnent comme la modernité même. Et pourtant tous sont issus du grec ἤλεκτρον, qui signifie… l’ambre jaune !

Que vient faire un bout de résine séchée dans un accélérateur de particules ? C’est qu’un morceau d’ambre permet de mettre en évidence ce qu’aujourd’hui les écoliers font avec un double décimètre en plastique: quand on le frotte avec une fourrure, il acquiert la propriété d’attirer de menus objets: des cheveux, de la paille, du tissu.

ambreC’est à Thalès de Milet que l’on doit cette première observation de l’électricité statique. En parlant d’électricité, notons au passage que les piles électriques dont le nom paraît si familier, et si peu en accord avec leur fonction, s’appellent ainsi parce que la première d’entre elles, celle constuite par Alessandro Volta vers 1800, consistait en un empilement alterné de draps trempés de saumure et de feuilles de cuivre et zinc [2].

Le pouvoir d’attraction des côtes lydiennes

Qu’en est-il du magnétisme ? Cette fois-ci l’éponyme est une ville grecque d’Asie Mineure: Magnésie, située non loin d’Éphèse et Pergame. Elle porte le nom des colons Magnètes venus de Thessalie (où la Magnésie originelle a d’ailleurs donné son nom au magnésium). C’est encore Thalès qui aurait noté l’étrange propriété qu’avaient certaines roches noires [3] extraites dans la région d’attirer les petites particules de fer (mais pas celles de cuivre ou d’or).  Continuons à dérouler notre fil d’Ariane: la ville de Magnésie, comme celle de Milet, était située sur les rives du fleuve Méandre (Μαίανδρος), lequel était tellement sinueux, à l’approche de son embouchure, qu’il a fini par signifier la notion même de sinuosité. Et en parlant de sinuosités, notons que le mot latin pour les plis des tissus ou la courbure des côtes et des vallées a lui-même survécu directement dans la fonction trigonométrique sinus qui donne des sueurs froides aux collégiens.

L’ossature du monde

Un dernier exemple d’héritage linguistique inattendu:  la tectonique. Quand on ne se réfère pas à une danse éphémère du début des années 2000, il est rare que le terme ne soit pas suivi de « des plaques ». Et même si le modèle de la tectonique des plaques peut être vue comme le dernier bouleversement scientifique majeur au XXème siècle, le mot a, lui, une origine lointaine.

Ce sont des géologues allemands qui, les premiers, vont l’appliquer (sans les plaques), à la fin du XIXème siècle, à l’explication des structures géologiques des Alpes. Et pour cela ils exhument le vieil adjectif grec τεκτονικός, qui se réfère au travail du bois en général, et donc notamment à la menuiserie et la charpenterie. Ainsi, les plaques lithosphériques peuvent-elles désormais être considérées comme la charpente de la Terre !


Aller plus loin

  • Dans le recueil Comment voyager avec un saumon, Umberto Eco invente le département universitaire de tétrapilectomie, dans lequel les disciplines d’étude sont notamment l’hydrogrammatologie, la luchomiction, la pyropygie, la scatotechnie perlocutoire, l’orchopercussion, la sodomokinésie et l’hellénépiphanisation. Le soin de le traduction est laissé au lecteur.
  • Pour pouvoir dire tout et n’importe quoi avec de belles racines grecques et latines: la page de défense du xyloglotte, peut-être inspirée par le précédent.
  • Les sites archéologiques de la vallée du Méandre (et de la vallée voisine du Pactole) se visitent en Turquie, un peu au sud de Smyrne (Izmir).

[1] Du grec ἀφρός, l’écume (Aphrodite est ainsi la déesse « née de l’écume »).
[2] Gageons que devant un dispositif expérimental aussi saugrenu, nombreuses auront été les réactions du genre « mais à quoi ça sert ? » !
[3] Qui contiennent en grandes quantités le minéral aujourd’hui appelé magnétite, qui est l’oxyde de fer Fe3O4.

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