L’île aux étoiles

Au nord de la « riviera » danoise, dans les brumes d’Elseneur (Helsingør), le château de Kronborg est toujours hanté par le fantôme de Hamlet. Et encore aujourd’hui on peut y voir quelques vieux canons, tournés vers Helsingborg, sur la rive opposée du détroit. Si aujourd’hui le voisinage est paisible, ce ne fut pas toujours le cas: ce détroit de l’Øresund, en tant que principale voie d’entrée vers la mer Baltique, a longtemps été disputé entre Danemark et Suède; jusqu’en 1658, ses deux rives étaient danoises. Depuis la côte, on distingue aussi, au milieu du détroit, une petite île toute plate derrière sa falaise: Ven.

ven

La nova

En 1546, Tyge Ottesen Brahe (que nous connaissons mieux sous le nom latinisé de Tycho Brahé) naît en Scanie (aujourd’hui du côté suédois) mais est bien sujet danois. Après s’être un temps dirigé vers le droit, Tycho s’intéresse rapidement à l’astronomie. En 1572, il observe dans la constellation de Cassiopée un nouveau point brillant, et démontre qu’il est situé bien au-delà de la Lune: or à l’époque et depuis Aristote, le dogme est que tout ce qui se trouve au-delà de la Lune est immuable et permanent. Brahé défend son point de vue dans un petit livre: De nova stella [1]. C’est le tout premier accroc empirique à la vision antique de l’astronomie. Quelques années plus tard, Brahé persiste et signe en démontrant que la comète de 1577 n’est pas non plus un phénomène météorologique mais bel et bien un objet astronomique nouveau.

L’obstination de l’observation

Le roi Frédéric II du Danemark, soucieux de garder près de lui le prestigieux astronome, lui offre alors en fief l’île de Hven toute entière. Tycho Brahé le convainc de dépenser sans compter [2] pour réaliser  un projet inédit à l’époque. Pendant 20 ans, de 1576 à 1596, il bâtit sans relâche deux observatoires: Uraniborg (le palais d’Uranie, muse de l’astronomie) puis Sterjneborg (le palais des étoiles), mais aussi un atelier pour fabriquer les instruments, un jardin médicinal, une papeterie et une imprimerie, un laboratoire d’alchimie, et des résidences pour sa famille et ses employés: plus de 100 personnes travaillent à ses côtés. C’est la naissance du tout premier observatoire astronomique (et même du tout premier centre de recherches tel qu’on le conçoit aujourd’hui) en Europe.

À l’époque, Galilée n’a que 12 ans et n’a pas encore eu l’idée de tourner les lunettes d’approche des marins vers le ciel. Sans téléscope, Tycho Brahé n’a donc que ses yeux, et de très bons instruments géométriques à sa disposition pour effectuer son Grand Oeuvre: refaire la carte du ciel ! À l’aide de ses seuls sextants et quadrants, horloges et sphères armillaires, et armé de ses connaissances trigonométriques, il catalogue sans relâche la position des étoiles et des planètes, nuit après nuit, heure après heure. Et la précision de ses mesures est extraordinaire pour l’époque [3]. Quelques années plus tard, Johannes Kepler, au lieu de prendre les anomalies dans la trajectoire de Mars pour des erreurs de mesure, réalisera qu’elle prouvent que son orbite autour du Soleil est une ellipse et non un cercle.  Et Newton à son tour s’appuyera sur Kepler et Galilée pour bâtir le socle de la physique moderne.

Les héritiers d’Uraniborg

En 1588, le roi Frédéric meurt et laisse le trône à son jeune fils Christian IV. Peu à peu Tycho Brahé perd le soutien financier de la Couronne. En 1598 il abandonne son observatoire danois et termine sa brillante carrière à la cour praguoise de Rodolphe II, souverain du Saint-Empire. C’est là qu’il communique ses observations à Kepler, qui les publiera dans les Tables Rudolphines et en tirera ses trois fameuses lois sur le mouvement des planètes. Brahé exilé, et les instruments devenus obsolètes avec l’avènement des lunettes et téléscopes, les installations de l’île de Ven sont rapidement démantelées. L’Histoire retiendra quand même que la science moderne est née là-bas, sur un petit îlot sablonneux de la Baltique, de la persévérance d’un observateur hors-pair. Et Frédéric II du Danemark restera le monarque qui, en finançant un coûteux projet de recherche sans aucune application immédiate, aura permis le démarrage de la révolution scientifique en Europe.


Aller plus loin


[1] « À propos de l’étoile nouvelle ». Depuis, le mot nova est resté (même si celle de Tycho est aujourd’hui classée comme supernova).
[2] On estime que la construction de l’Observatoire aura coûté au royaume 1% de son « PIB » !
[3] Probablement de l’ordre de la minute d’arc, soit un trentième de la largeur apparente de la pleine Lune.

2 réflexions sur “L’île aux étoiles

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