Les clous dorés

Vous faites une randonnée dans les Alpes-de-Haute-Provence, le Tyrol autrichien ou sur la côte basque. Et là, sur un bout de falaise, vous tombez sur un énorme clou doré, un peu comme ça:

Non, ce n’est pas une borne cadastrale gallo-romaine. Ni la balise oubliée d’une course d’orientation. Et non, inutile d’essayer de le rapporter à la maison: vous n’avez pas gagné un an de fournitures dans un magasin de bricolage.

Ce clou géant que vous avez sous les yeux, c’est un PSM: un «Point Stratotypique Mondial». Il constitue un marqueur, universellement reconnu, de l’échelle des temps géologiques. Mais si, souvenez-vous… ces longues bandes verticales bleues, jaunes, roses, qui décorent les salles de SVT dans tous les lycées de France. Et remplies de noms plus imprononçables les uns que les autres: phanérozoïque, kimméridgien, pliensbachien, jiangshanien ! Qu’est-ce que tout ce charabia ?

Le sablier de la Terre

Depuis le Danois Niels Stensen, et plus activement depuis le début du XIXe siècle, les géologues ont commencé à remarquer que toutes les roches ne s’étaient pas formées en même temps, et qu’on pouvait au moins les dater les unes par rapport aux autres. Par exemple, en observant des strates de calcaire (qui se forme par accumulation de petites coquilles au fond de la mer), on suppose que les couches du haut se sont formées après les couches du bas. À partir du XXe siècle, on tire aussi parti de la découverte de la radioactivité pour donner un âge absolu aux roches. En étudiant les propriétés des strates rocheuses et leur contenu en fossiles, pollen, éléments radioactifs, etc., on est parvenu à établir une chronologie des grands événements ayant marqué l’histoire de la Terre.

On commence par diviser les 4,6 milliards d’années d’existence de notre planète en 4 très longs éons:

  • l’Hadéen doit son nom aux conditions proprement infernales régnant sur Terre jusqu’à -4 milliards d’années. Il s’achève sur le Grand Bombardement Massif (de météorites);
  • l’Archéen (du grec Αρχή, le commencement), jusqu’à -2,5 milliards d’années;
  • le Protérozoïque (époque de la « vie primitive »), qui s’achève il y a 542 millions d’années (Ma). L’ensemble de ces 3 premiers éons est souvent regroupé sous le terme de « Précambrien« ;
  • Enfin, l’éon actuel, qui commence avec l’explosion de la biodiversité (l’explosion cambrienne), s’appelle le Phanérozoïque (époque de la « vie visible »).

La géographie du temps

Ce dernier éon est divisé en ères: Paléozoïque, Mésozoïque et Cénozoïque [1]. Ces ères sont à leur tour découpées en périodes. Elles durent entre 20 et 80 millions d’années et portent les noms qui leur ont été donnés (un peu arbitrairement) lors de leur identification au XIXe siècle:

  • Le Cambrien est baptisé du nom latin du pays de Galles (Cambria);
  • l’Ordovicien et le Silurien portent les noms des deux grands peuples celtes du même Pays de Galles;
  • le Dévonien a été identifié dans le comté de Devon en Angleterre [2];
  • le Carbonifère est la période où les filons de charbon se sont formés;
  • le Permien a été découvert près de la ville russe de Perm;
  • le Trias se caractérise par une succession de 3 couches caractéristiques;
  • le Jurassique est la période de formation des calcaires du Jura;
  • pendant le Crétacé se forme la craie (en latin creta) qui borde aujourd’hui la Manche.

À leur tour les périodes sont divisées en époques (le plus souvent supérieure, moyenne et inférieure), et enfin en étages. Ces derniers sont l’unité de base de l’échelle des temps géologiques: ils durent en général quelques millions d’années.

Leurs limites correspondent à des événements bien définis: inversion magnétique, disparition ou apparition d’une espèce fossile, changement climatique, apparition d’un type de roche. Et elles ont été nommées d’après le lieu où elles ont été identifiées pour la première fois [3]: le maastrichtien n’a donc rien à voir avec le traité européen de 1992, mais est la période à laquelle se sont formées les tuffeaux de Maastricht. De même, le Barrémien [4] a été observé autour du village provençal de Barrême. Et caetera

Revenons à nos clous

Problème: les événements géologiques n’affectent pas toujours la planète entière… et certaines couches ont été découpées et nommées différemment selon les pays ! Dans les années 80, l’ICS (Commission Internationale de Stratigraphie) décide d’y mettre bon ordre: la liste des étages est définitivement fixée et devient universelle. Pour mieux les définir, un gros clou doré est fixé dans l’affleurement rocheux idéal pour observer le début de chaque étage: les strates doivent être facilement accessibles, bien régulières, faciles à dater et riches en fossiles: on dit qu’on a là un stratotype. Et voilà pourquoi on trouve maintenant quelque 70 clous [5] plantés un peu partout dans les falaises de la planète.

Mais il se trouve que le meilleur endroit où planter un clou n’est pas toujours celui où l’étage avait été défini. Malgré cela, pour ne pas avoir à réécrire 2 siècles de littérature géologique, et parce que les archivistes passionnés que sont les sédimentologues ont naturellement le goût du patrimoine, chaque étage a conservé son appellation géographique originelle. Ne vous inquiétez donc pas de tomber sur le clou du Lutétien près de Bilbao, ou celui du Maastrichtien dans les Landes !

clous


Aller plus loin

  • On trouve en France pas moins de 6 clous dorés, et beaucoup plus de lieux ayant laissé leur nom à un étage. Si vous voulez faire un tour du Monde original, essayez de rallier tous les clous dorés ! Les voici tous sur une carte, ainsi que les lieux éponymes des étages:
  • La liste officielle des PSM avec leurs définition et localisation exactes (en anglais).
  • Un peu de paléogéographie pour terminer, avec l’évolution de la Terre au cours des périodes: en cartes et en animation.

[1] On parlait autrefois d’ères primaire, secondaire, tertiaire mais ces dénominations sont aujourd’hui désuètes.
[2] On constate bien ici le rôle majeur des savants britanniques dans les débuts de la géologie.
[3] À l’exception du tithonien, donc le nom a des racines mythologiques.
[4] Époque à laquelle s’est formé le calcaire qu’on voit aujourd’hui sur les falaises du massif de la Chartreuse ou des Calanques de Cassis.
[5] Et il en reste encore une petite trentaine à planter.

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