Le tombeau perdu de Syracuse

Profitons de l’été finissant et des dernières chaleurs pour une petite virée touristique en Sicile en compagnie, excusez du peu, de Cicéron. En l’an 709 de Rome (45 av. J.-C.), Marcus Tullius Cicero, ancien consul et père de la patrie, fête ses 60 ans et profite de sa retraite politique dans sa luxueuse villa de Tusculum, près de Rome. Des conversations philosophiques qu’il tient avec ses invités, il tire de nombreux ouvrages,  dont le recueil de dialogues Les Tusculanes. Dans un court passage de celui-ci, il se remémore sa jeunesse, quand il commençait sa carrière politique en tant que questeur (chargé du Trésor public) dans la province de Sicile:

Pendant que j’étais questeur en Sicile, je fus curieux de m’informer de son tombeau à Syracuse, où je trouvai qu’on le connaissait si peu, qu’on disait qu’il n’en restait aucun vestige; mais je le cherchai avec tant de soin, que je le déterrai enfin sous des ronces et des épines. Je fis cette découverte à la faveur de quelques vers, que je savais avoir été gravés sur son monument, et qui portaient qu’on avait placé au-dessus une sphère et un cylindre. M’étant donc transporté hors de l’une des portes de Syracuse, dans une campagne couverte d’un grand nombre de tombeaux, et regardant de toutes parts avec attention, je découvris sur une petite colonne qui s’élevait par-dessus les buissons, le cylindre et la sphère que je cherchais. 

Le cylindre et la sphère

Le grand homme dont Cicéron est si empressé de retrouver la tombe, et dont le souvenir, 167 ans après sa mort, s’est perdu, c’est Archimède.

En effet, sitôt qu’on eut fait venir des gens pour couper les buissons, et nous faire un passage, nous nous approchâmes de la colonne, et lûmes sur la base l’inscription, dont les vers étaient encore à demi lisibles, le reste ayant été effacé par le temps. Et c’est ainsi qu’une des plus illustres cités de la Grèce, et qui a autrefois produit tant de savants, ignorerait encore où est le tombeau du plus ingénieux de ses citoyens, si un homme de la petite ville d’Arpinum n’était allé le lui apprendre.

Il est émouvant de voir le grand homme d’État se présenter ainsi modestement comme un petit provincial, et si empressé de réhabiliter le souvenir du grand savant. Et si les Syracusains de l’époque avaient laissé sa mémoire crouler sous les ronces, elle est aujourd’hui largement réhabilitée. Peut-être même un peu trop puisque, comme quelques autres, ses œuvres ont fini par se confondre avec les légendes, au point qu’il a fini par incarner à lui tout seul tous les clichés sur les scientifiques.

Ce sont donc ses démonstrations mathématiques abstraites (le rapport entre le volume de la sphère et celui du cylindre qui la contient) qu’il a souhaité voir gravés sur sa tombe… et que, 2000 ans plus tard, on retrouve sur le verso de la fameuse médaille Fields, qui récompense les meilleurs (jeunes) mathématiciens du monde (le recto de la médaille arborant lui le profil du savant grec). Ainsi Archimède se retrouve sur le piédestal du premier mathématicien de génie…

Pr. Nimbus ou Dr. Folamour ?

Pourtant ce ne sont pas ses découvertes les plus abstraites que la mémoire populaire a retenues. Le fameux épisode Eurêka [1], c’est l’architecte romain Vitruve qui le relate:

Un jour que, tout occupé de cette pensée, Archimède était entré dans une salle de bains, il s’aperçut par hasard qu’à mesure que son corps s’enfonçait dans la baignoire, l’eau passait par-dessus les bords. Cette découverte lui donna l’explication de son problème. Il s’élance immédiatement hors du bain, et, dans sa joie, se précipite vers sa maison, sans songer à s’habiller. Dans sa course rapide, il criait de toutes ses forces qu’il avait trouvé ce qu’il cherchait, disant en grec: Εὕρηκα, Εὕρηκα. 

Étonnamment l’épisode n’a même pas de lien avec la fameuse poussée d’Archimède, et il peut paraître douteux qu’il ait vraiment été le premier à avoir l’idée de mesurer le volume d’un objet en l’immergeant. Mais plus symbolique est le fait que le but de la manœuvre était d’aider le tyran de Syracuse, Hiéron, à démasquer un orfèvre indélicat [2]. Ainsi en courant nu dans les rues de Syracuse, Archimède inaugure-t-il la figure du savant farfelu, mais aussi celle du savant se mettant au service du pouvoir !

Mieux documentés que l’anecdote de la couronne, les abondants travaux d’Archimède sur les équilibres de forces et les leviers [3] lui suggèrent d’évidentes applications militaires. Or, coincé entre Carthage et Rome pendant les guerre puniques, le roi Hiéron a tout intérêt à posséder des machines de guerre performantes. Et sous la plume de Plutarque [4], c’est toute la dualité entre une science « pure », d’essence supérieure,  et une science « appliquée » plus vile, qu’Archimède est censé incarner:

Archimède ne tenait pas grand compte de toutes ces machines, qui, en effet, n’étaient rien auprès des siennes : non qu’il les donnât pour des inventions d’un grand prix; il ne les regardait lui-même que comme de simples jeux de géométrie, qu’il n’avait faits que dans des moments de loisir, et la plupart sur les instances du roi Hiéron, qui ne cessait de l’engager à tourner son art, des choses purement intellectuelles, vers les objets sensibles, et de rendre ses raisonnements en quelque sorte accessibles aux sens et palpables au commun des hommes, en les appliquant par l’expérience à des choses d’usage. Cette mécanique si recherchée, si vantée, eut pour premiers inventeurs Eudoxe et Archytas, qui voulurent par là embellir et égayer pour ainsi dire la géométrie, en appuyant, par des exemples sensibles et sur des preuves mécaniques, certains problèmes. […] Mais quand Platon leur eut reproché avec indignation qu’ils corrompaient la géométrie; qu’ils lui faisaient perdre toute sa dignité, en la forçant comme un esclave de descendre, des choses immatérielles et purement intelligibles, aux objets corporels et sensibles; d’employer une vile matière qui exige le travail des mains, et sert à des métiers serviles : dès lors la mécanique, dégradée, fut séparée de la géométrie; et, longtemps méprisée par la philosophie, elle devint un des arts militaires. […] Regardant la mécanique, et en général tout art qu’on exerce pour le besoin, comme des arts vils et obscurs, [Archimède] ne se livra qu’aux sciences dont la beauté et la perfection ne sont liées à aucune nécessité.

Curieuse conclusion, quand on pense aux nombreuses inventions ingénieuses auxquelles le nom d’Archimède est finalement resté associé ! Et les plus militaires d’entre elles finiront par prouver leur utilité. Après la mort de Hiéron, les Romains, lassés des revirements diplomatiques de son petit-fils, décident d’annexer la Sicile. C’est le général Marcellus qui est en charge du siège, et les machines d’Archimède vont lui poser les pires difficultés, comme le raconte encore Plutarque:

Quand Archimède eut mis ces machines en jeu, elles firent pleuvoir sur l’infanterie romaine une grêle de traits de toute espèce et des pierres d’une grosseur énorme, qui volaient avec tant de roideur et de fracas, que rien n’en pouvait soutenir le choc, et que, renversant tous ceux qui en étaient atteints, elles jetaient le désordre dans tous les rangs. Du côté de la mer, il avait placé sur les murailles d’autres machines qui, abaissant tout à coup sur les galères de grosses antennes en forme de crocs, et cramponnant les vaisseaux, les enlevaient par la force du contrepoids, les laissaient retomber ensuite, et les abîmaient dans les flots; il en accrochait d’autres par la proue avec des mains de fer ou des becs de grue, et, après les avoir dressées sur leur poupe, il les enfonçait dans la mer, ou les amenait vers la terre par le moyen de cordages qui tiraient les uns en sens contraire des autres; là, après avoir pirouetté quelque temps, elles se brisaient contre les rochers qui s’avançaient de dessous les murailles, et la plupart de ceux qui les montaient périssaient misérablement.

Nulle mention des fameux, mais vraisemblablement légendaires miroirs d’Archimède, les boucliers réfléchissants qui auraient enflammé la flotte romaine. Quand bien même, la légende signifie-t-elle qu’Archimède aurait aussi découvert les lois de l’optique ? Quoiqu’il en soit, le mathématicien grec est donc aussi à l’origine de la science militaire… Et jusque dans sa mort il continue d’incarner les archétypes du scientifique: si la ville résiste pendant 2 ans, l’armée de Marcellus finit par l’emporter. Plutarque nous laisse choisir entre plusieurs versions:

Ce philosophe était alors chez lui, appliqué à quelque figure de géométrie; et comme il donnait à cette méditation tout son esprit et tous ses sens, il n’avait pas entendu le bruit des Romains qui couraient de toutes parts dans la ville, et il ignorait qu’elle fût en leur pouvoir. Tout à coup il se présente à lui un soldat qui lui ordonne de le suivre pour aller trouver Marcellus. Il refuse d’y aller jusqu’à ce qu’il ait achevé la démonstration de son problème. Le Romain, irrité, tire son épée et le tue. D’autres disent qu’un soldat étant allé d’abord à lui, l’épée à la main, pour le tuer, Archimède le pria instamment d’attendre un moment, afin qu’il ne laissât pas son problème imparfait; et que le soldat, qui se souciait fort peu de sa démonstration, le perça de son épée. Un troisième récit, c’est qu’Archimède étant allé lui-même porter à Marcellus, dans une caisse, des instruments de mathématiques, tels que des cadrans au soleil, des sphères, et des angles avec lesquels on mesure la grandeur du soleil, des soldats qui le rencontrèrent, croyant que c’était de l’or qu’il portait dans cette caisse, le tuèrent pour s’en emparer. Mais ce qui est avoué de tous les historiens, c’est que Marcellus fut très affligé de sa mort, qu’il eut horreur du meurtrier comme d’un sacrilège.

Faut-il croire aux remords du général Marcellus après la mort de celui qui lui a causé tant d’ennuis, ou regrette-t-il plutôt de n’avoir pas pu le débaucher au profit de Rome ? Et peut-on vraiment imaginer le savant suffisamment distrait pour ne pas avoir réalisé que la ville était tombée ? Ou assez inconscient pour espérer la clémence des vainqueurs [5] ?

Bref ! Vieux sage barbu, parrain des mathématiciens, bricoleur génial, proche du pouvoir, ingénieur militaire, savant farfelu et distrait: le bon vieil Archimède incarne à lui tout seul toutes les figures du scientifique.

La quête du Palimpseste

Un tel personnage valait bien une chasse au trésor ! Bien des années après Cicéron, Vitruve et Plutarque, certains mystères demeuraient à propos des travaux d’Archimède, certaines de ses œuvres s’étant perdues. Et c’est une palpitante quête bibliophile qui mènera à une dernière exhumation. En 1844, un philologue allemand rapporte d’une église orthodoxe de Constantinople une page d’un parchemin orné d’un texte chrétien, sous lequel on devine, mal grattées, quelques formules mathématiques. En 1906, l’historien danois Johan Heiberg, intrigué, fait le voyage jusqu’à la Sublime Porte pour examiner l’ouvrage complet, et il est formel: le texte grec mal gratté est une copie byzantine (datée du Xème siècle) de plusieurs œuvres d’Archimède: 2 d’entre elles qu’on croyait définitivement perdues, et la seule copie grecque connue de l’ouvrage Des Corps Flottants. Dans les années 1920, le manuscrit disparaît de Constantinople. Il ne réapparaîtra chez Christie’s qu’en 1998, considérablement abîmé par les vicissitudes du siècle. Heureusement, avant sa revente les parties les plus endommagées du texte sont révélées par des analyses UV à Baltimore et aux rayons X à Stanford, et entièrement numérisées: cette fois-ci plus de risque que les ronces viennent à nouveau faire oublier le souvenir d’Archimède.


Aller plus loin


[1] Qui signifie simplement «j’ai trouvé» en grec: il est fort probable qu’Archimède ait prononcé le mot bien plus d’une fois !
[2] Si l’orfèvre, au lieu de fondre tout l’or fourni pour en faire une couronne, a truffé celle-ci avec un métal moins noble au centre, alors la couronne sera moins dense que si elle était en or massif.
[3] Il invente ainsi, bien avant l’heure, le concept de moment d’une force.
[4] Dans une de ses Vies parallèles des hommes illustres. Notons que sous la plume de Plutarque, l’homme illustre n’est pas Archimède mais bien le général Marcellus.
[5] Soldat qu’on pourrait presque imaginer déclarer, avec quelques siècles d’avance, que la République (romaine) n’a pas besoin de géomètres !

Une réflexion sur “Le tombeau perdu de Syracuse

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