Un air de famille

Des lois sur les probabilités, des courbes géométriques, un théorème sur les écoulements des fluides… mais comment Bernoulli a-t-il trouvé le temps de faire tout ça ? Facile: ils étaient 2 ! Eh oui, c’est tout le problème quand on donne à une découverte le nom d’un savant… on ne pense pas à lui donner aussi son prénom !

bernoullis

Parce que bien souvent le goût des équations est une affaire de famille… C’est le cas chez les Bernoulli: dans la famille bâloise, c’est Jacques qui s’illustre avec les probabilités et la théorie des nombres, et découvre la constante dite d’Euler, e. Son frère Jean s’occupe de calcul infinitésimal, découvre la forme de la chaînette et forme le grand Leonhard Euler. Et parmi tous les cousins de la deuxième génération qui s’occuperont de mathématiques, c’est le fils cadet de Jean, Daniel, qui passe à la postérité pour sa loi fondamentale en hydrodynamique [1].

Les dynasties du XVIIIe siècle

La science en famille est pratique courante à l’époque: au début du XVIIIe siècle, les trois frères lyonnais Antoine, Bernard et Joseph [2] de Jussieu montent à Paris pour prendre en main la botanique au Jardin du roi (le futur Jardin des Plantes). Leur neveu Antoine-Laurent prend la relève et devient à la Révolution le premier directeur du Museum d’Histoire Naturelle. À son tour, son fils Adrien suit la carrière botanique et présidera l’Académie des Sciences [3]. On ne devrait donc pas dire campus de Jussieu, mais des Jussieu !

Mais dans le genre dynastique, la famille Cassini est imbattable. Le patriarche, Jean-Dominique, est appelé d’Italie par Colbert en 1669 pour administrer le nouvel Observatoire Royal. Il fait des mesures de pesanteur, découvre la division des anneaux de Saturne, qui porte son nom (et lui vaut de baptiser aussi la dernière sonde spatiale à avoir visité Saturne) et mesure la distance Terre-Soleil. Son fils Jacques reprend le flambeau des mesures géodésiques, mais se tourne assez rapidement vers la haute administration du Royaume. C’est César-François (Cassini III) qui commence le Grand Œuvre de la famille: la carte de France. Publié entre 1744 et 1793, ce travail monumental ne sera terminé que par son fils Jean-Dominique (Cassini IV). Prenez donc garde: il faudrait dire la carte des Cassini. Jusqu’à ce que la Révolution n’y mette fin, la famille Cassini aura donc régné pendant 125 ans sur l’Observatoire !

La seconde famille royale du Danemark

bohrs

Mais la fibre scientifique familiale ne s’est pas éteinte avec l’arrivée de la science moderne. On trouve encore aujourd’hui des lignées de Prix Nobel, telle celle des Bohr au Danemark. Le plus connu, Niels, qu’on avait déjà croisé en pleins débats au congrès Solvay fait partie des pionniers de la physique atomique. Mais son père était déjà lui aussi un professeur de médecine renommé. Le frère de Niels, Harald, est quant à lui mathématicien… et footballeur ! Il a laissé son nom à 2 théorèmes, mais (cas probablement unique) a également obtenu la médaille d’argent au tournoi olympique de football en 1908 [4] ! Le fils de Niels Bohr, Aage, suit la voie tracée par son père, mais à l’échelle encore plus microscopique: il accompagne les développements fulgurants de la physique du noyau atomique après guerre. Et il obtient lui aussi le prix Nobel, en 1975. Pas vraiment découragée par cet héritage écrasant, la troisième génération n’a pas hésité à persévérer: pas moins de 4 cousins (Tomas, Henrik, Vilhelm et Jakob Bohr) sont à leur tour devenus professeurs à l’Université Technique du Danemark, se dispersant thématiquement pour couvrir la mécanique des fluides, la biophysique, la biochimie et la nanophysique.

La longue lignée de Marie Curie

Et bien sûr on ne peut pas terminer sans la plus prolifique famille de la physique française. Jacques et son frère Pierre Curie découvrent conjointement l’effet piézoélectrique en 1880. Puis Pierre et sa femme Marie partagent le prix Nobel de Physique 1903 avec Henri Becquerel pour leurs travaux sur la radioactivité. Avant que Marie ne s’adjuge également le prix Nobel de Chimie en 1911, pour sa découverte des éléments radium et polonium. Leur fille Irène, qui très tôt accompagnait sa mère sur le front pour radiographier les blessés de la première guerre mondiale, prend la relève au laboratoire. Elle épouse Frédéric Joliot (un élève de Paul Langevin, l’initiateur des congrès Solvay) et partage avec lui le prix Nobel 1935 pour leurs travaux conjoints sur la radioactivité artificielle, qui les mettent sur la voie de la fission nucléaire [5]. Leur fils Pierre Joliot-Curie devient biologiste, et leur fille Hélène poursuit sur la voie de la physique nucléaire. Elle épouse Michel Langevin, lui aussi physicien… et petit-fils de Paul. À son tour leur fils Yves deviendra astrophysicien… N’en jetez plus !! sans compter qu’on pourrait aussi remonter l’arbre du côté des Langevin, pour trouver là aussi chez les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de Paul toute une floraison de mathématiciens, physiciens, biologistes…

Bref, la science fait bien partie de ces passions qui se transmettent de génération en génération, et les longues soirées d’expériences partagées dans des laboratoires exigus ne sont peut-être pas étrangères au nombre de couples scientifiques ! Mais évidemment il est plus facile de compter ces quelques exceptions que tous ceux et celles qui n’ont pas suivi la voie parentale… et elles ne justifient pas les délires eugénistes comme la banque de sperme « spécial Nobel » de Robert Graham, expérience heureusement restée sans lendemain.


Aller plus loin

  • La liste des «familles Nobel» ne s’arrête pas là: William Bragg et son fils Lawrence partageant le même prix Nobel, Auguste Bravais cherchant l’inspiration cristallographique dans la botanique de son frère Louis, Jean et Francis Perrin, Joseph et George Thomson, etc, etc.
  • Plus de détails biographiques sur la famille Curie-Joliot-Langevin.
  • L’histoire des « bébés Nobel » de Robert Klark Graham.

[1] Ou, pour résumer: là où la vitesse augmente, la pression diminue.
[2] Joseph, le benjamin, faisait d’ailleurs partie de l’expédition du Pérou avec la Condamine et Bouguer.
[3] Et comme le monde est petit, le gendre d’Adrien ne sera autre que le grand physicien, spécialiste de l’optique, Hippolyte Fizeau.

[4] Avec notamment une victoire 17-1 contre la France !
[5] Frédéric sera d’ailleurs un des fondateurs du CEA en 1945.

2 réflexions sur “Un air de famille

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