L’astronome et le sultan

Et maintenant, promène ton regard sur Samarcande !
N’est-elle pas reine de la terre,
Fière, au-dessus de toutes les villes,
et dans ses mains leurs destinées ? [1]

 

Aujourd’hui nous partons (à dos de chameau) sur les routes de la soie, pour une destination un peu oubliée de l’histoire des sciences. Entre la Caspienne, (feue) la mer d’Aral et les montagnes afghanes, les beaux noms de Transoxiane, Sogdiane, Chorasmie, Bactriane hantent les cartes de Ptolémée et les récits d’Hérodote, et gardent le parfum des amours d’Alexandre et Roxane. Et ce Hinterland de la Perse [2], au confluent des cultures turque, indienne, chinoise, iranienne, a connu une prolifique floraison mathématique et astronomique entre le IXe et le XVe siècles.

Vers l’an 800, c’est à Khiva, la capitale [3] de la riche région du Khwarezm, que naît Muhammad ibn-Musa, connu sous le surnom de son lieu d’origine: Al-Khwarizmi. Le nom du vieux royaume de Chorasmie survit donc dans la technologie la plus moderne et la plus quotidienne, puisqu’on rend hommage au fondateur de l’algèbre en utilisant des algorithmes. À la même époque, son presque compatriote, l’astronome Al-Farghani,  publie des corrections aux tables astronomiques de Ptolémée. Même si tous deux partent exercer leurs talents mathématiques à Bagdad, la capitale abbasside, ils inaugurent la liste des grands savants venus des oasis orientales.

L’âge d’or de l’an mille

Entre l’Euphrate et le Pamir, les dynasties turco-persanes se succèdent. Les Samanides ont chassé les Abbassides, avant que les Ghaznévides, les Seldjoukides et les Khorezmiens ne se disputent les oasis d’Asie centrale. Mais le chaos politique ne décourage pas les vocations savantes. Vers l’an 1000, deux immenses encyclopédistes voient le jour: Al-Biruni à Kath, et ibn Sina (que nous connaissons sous le nom d’Avicenne) à Boukhara. Tandis que le second rejoint les grands centres culturels persans, à l’ouest, le premier est emmené par le sultan Mahmoud dans sa nouvelle capitale: Ghazni, en Afghanistan. Cela ne les empêchera pas de correspondre abondamment pour débattre des œuvres d’Aristote (et donc d’encourir l’ire des théologiens). L’un comme l’autre sont des touche-à-tout insatiables: on attribue pas moins de 146 ouvrages à Al-Biruni, et 450 à Avicenne [4] !

Philosophie, pharmacie, histoire, linguistique, géologie, mathématiques, astronomie… rien n’échappe à leur curiosité. Avicenne avance des hypothèses très modernes sur la formation des pierres, la stratigraphie, et la formation des montagnes. Son ouvrage majeur de médecine, qui prolonge Hippocrate et Galien et dont la traduction latine sera connue comme le Canon de la Médecine, aura une influence considérable pendant plusieurs siècles en Europe. De son côté, Al-Biruni écrit l’histoire de l’Inde, mesure des latitudes, calcule le rayon de la Terre. Des anciens textes sanskrits, il tire de l’oubli l’hypothèse héliocentrique, qu’il étudie avec soin. D’ailleurs il la juge d’abord aussi plausible que l’hypothèse géocentrique, même s’il finit par pencher plutôt pour une Terre immobile. L’idée restera encore 500 ans en sommeil avant Copernic.

Le poète du ciel

En 1048, année de la mort d’Al-Biruni, c’est Omar Khayyam qui naît à Nichapour, au Khorassan.  Il s’installe à Samarcande d’abord, à Boukhara ensuite, pour commencer sa carrière mathématique. Il étudie les Éléments d’Euclide, le triangle de Pascal (avant Pascal), et fait surtout d’immenses progrès dans la résolution géométrique des équations du troisième degré [5]. C’est par son intermédiaire que toute l’algèbre arabo-persane sera transmise à l’Europe. Il devient ensuite astronome(/logue) à la cour seldjoukide, à Ispahan, et se consacre à l’observation du ciel. Mais finalement c’est surtout son œuvre poétique qui fera sa renommée: à partir du XIXe siècle, les traductions (plus ou moins fidèles, et peut-être embellies façon Mille et une nuits) de ses quatrains épicuriens chantant les fleurs, le vin, les femmes et les étoiles connaîtront un succès sans cesse grandissant.

Le prince astronome

Le temps passe et avec lui les vagues d’envahisseurs à travers les steppes. Balkh, Khiva, Hérat, Samarcande sont ravagées par les Hordes mongoles. Dans leur sillage arrive un nouveau conquérant: Timur (son surnom persan Timur Lang — le Boiteux, a donné notre Tamerlan). Mais lui prend quand même le temps de refonder une vraie capitale, à Samarcande. Et malgré ses débuts violents, la dynastie réussit à créer au Khorassan un climat assez apaisé et propice aux arts et sciences: nous sommes au début du Quattrocento, et c’est la Renaissance Timouride.

C’est ici qu’apparaît l’extraordinaire Ulugh Beg. Petit-fils de Tamerlan, il gouverne la région de Samarcande pendant 38 ans pour le compte du sultan, son père. Ce n’est pas un grand stratège sur les champs de bataille, mais il va transformer sa ville en une véritable capitale culturelle. Si on a vu beaucoup de savants proches du prince [6], Ulugh Beg cumule les deux fonctions ! downIl supervise la création d’une médersa monumentale dédiée à l’enseignement des arts et sciences. Les savants affluent, et notamment les grands mathématiciens Roumi et Al-Kashi. Le premier édite des tables trigonométriques d’une précision inégalée, et le second, outre son théorème, laisse le calcul des 16 premières décimales de π [7] !

L’émir Ulugh fait surtout construire le plus grand Observatoire astronomique de son temps. Le quadrant, semi-enterré, fait 40 mètres de rayon ! Les travaux de l’Observatoire de Samarcande produisent un recueil majeur: les Tables Sultaniennes. Y sont enregistrées la durée précise (à 1 minute près !) d’une année tropique, la mesure de l’inclinaison de l’écliptique, et la position précise de plus de 1000 étoiles.

La ruine

La belle histoire du prince astronome finit mal. En 1447, il succède à son père comme sultan et doit abandonner les étoiles pour mater les rebellions familiales. Ce à quoi il échoue: après à peine 3 ans de règne, il meurt assassiné. Les intégristes, pas fâchés d’être débarrassés de ce libre penseur, rasent aussitôt son Observatoire. Son élève Ali Quchtchi réussit à fuir pour se réfugier à Constantinople… emportant avec lui les précieuses Tables. Elles seront la référence jusqu’à ce que Tycho Brahé construise un nouvel observatoire au Danemark et gagne encore en précision pour lancer la révolution képlerienne. Mais les noms arabes des étoiles, eux, nous sont restés: Déneb, Altaïr, Aldébaran, Mizar, Bételgeuse…

Et finalement, peut-être est-ce un clin d’œil à la mémoire du sultan astronome si les fusées russes partent aujourd’hui vers l’espace depuis Baïkonour, le cosmodrome de la steppe kazakhe, pas si loin au nord de Samarcande…


Aller plus loin


[1] E. A. Poe, traduit par A. Maalouf dans le roman Samarcande
[2] En persan, le Khorassan est fort logiquement le « pays du Soleil levant ». 
[3] Aujourd’hui en Ouzbékistan, à la frontière turkmène.
[4] Dont seulement une moitié a survécu aux vicissitudes des siècles.

[5] Les équations du second degré (ax²+bx+c=0) on apprend ça au lycée: b²-4ac, etc. Quand on passe au troisième degré… c’est plus compliqué ! En particulier, ce n’est plus soluble géométriquement avec seulement règle et compas (ce qu’affirme Khayyam, mais qui ne sera démontré que beaucoup plus tard). 
[6] En commençant par Archimède.
[7] Son record tiendra presque 200 ans.

Une réflexion sur “L’astronome et le sultan

  1. Pingback: La première équation | La Forêt des Sciences

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s