La tour de Babel

La citation de Galilée dans l’Essayeur (1623) est bien connue: «l’Univers est écrit en langage mathématique» [1]. Mais ce langage mathématique — à commencer par celui qu’utilise Galilée, s’exprime forcément dans des langues bien humaines. La conservation de l’énergie, le principe d’équivalence, la sélection naturelle, la tectonique des plaques sont des concepts qui s’énoncent en toutes lettres avant d’être mis en équations.

Et aujourd’hui, la majorité écrasante de tout ce qui s’écrit en sciences « dures » (avec peut-être une exception en mathématiques) est écrit en anglais [2]. Il est admis qu’une conférence internationale, qu’elle ait lieu en Chine, en Grèce ou en Argentine, se tienne par défaut en anglais. Et tant pis si l’auditeur chilien a un peu de mal avec l’accent français prononcé de l’orateur quand il répond à une question posée avec un fort accent japonais ! Mais cette uniformité est récente, et imposée par la mondialisation croissante de la recherche scientifique.

Allons! descendons, et là confondons leur langage

Au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe [3], les scientifiques écrivent leur recherche dans leur langue, et la plupart du temps cela se résume à anglais, allemand et français. Chacun espère donc que ses collègues seront, dans la mesure du possible, polyglottes. Ainsi à Paris en 1900, David Hilbert expose ses problèmes en allemand (mais publie le compte-rendu en français). Enrico Fermi baptise le neutrino en italien. Einstein, Heisenberg, Pauli publient les nouvelles physiques relativiste et quantique en allemand, dans des journaux allemands [4] — journaux, qui, très souvent, transcrivent surtout les présentations orales données devant les Académies et autres Sociétés savantes nationales ou même régionales. article_relatLes premiers grands rassemblements internationaux sont assez récents: 1er Congrès International des Mathématiciens en 1897, premier Congrès Solvay pour la physique en 1911. Dans ce dernier, le néerlandais polyglotte Hendrik Lorentz peut jouer les traducteurs. Et même si chacun se débrouille plus ou moins dans les langues voisines, ça ne facilite évidemment pas la compréhension de théories, déjà compliquées à assimiler dans sa propre langue. Et cela peut certainement jouer un rôle en cas de querelles sur la primauté d’une découverte, ou sur la réelle indépendance de deux publications simultanées: non seulement l’information circule moins vite que sur internet, mais en plus il faut le temps de la traduire !

Une langue pour les lier tous

Il faut bien admettre que la situation était un un peu plus simple auparavant, quand le latin faisait office de lingua franca incontestée chez les chercheurs. L’Allemand Leibniz écrit en latin. L’Anglais Newton publie son monument, les Principia Mathematica, en latin. Le Suisse Daniel Bernoulli fait de la mécanique des fluides en latin. Son compatriote Leonhard Euler fait des mathématiques en Prusse et en Russie, mais il les fait en latin. Le Danois Tycho Brahé va jusqu’à latiniser son prénom pour mieux se fondre dans le décor (il se prénomme en réalité Thyge — prononcer « t-huu-e »). Carl von Linné ordonne les espèces vivantes à l’aide d’une nomenclature en latin. Il y a des exceptions, et pas des moindres: Blaise Pascal écrit en français, et Galilée en italien: ce qui aide pour la diffusion auprès du « grand public », mais n’attire pas la bienveillance des autorités ecclésiastiques. Mais dans tous les cas, pour être sûr qu’un texte soit lu dans toute l’Europe, il suffit de le traduire en latin [5]. Et en cela les pionniers de la science moderne ne sont que les héritiers directs d’un temps où le latin était langue exclusive des milieux cultivés, puisque langue officielle de l’Église, laquelle avait formé en son sein les membres de la « première Renaissance » aux XIIe et XIIIe siècles. Il y a donc eu avant le règne de l’anglais une autre langue universelle de la science. Mais elle ne l’est pas devenue par enchantement.

La première Renaissance

Nous sommes à la fin du XIe siècle. La situation politique de l’Europe est pour le moins chaotique. Le Saint-Empire Romain Germanique est à peine consolidé mais encore menacé par les incursions slaves et hongroises, les derniers raids vikings en France remontent à 50 ans à peine, et le normand Guillaume vient de traverser la Manche pour s’emparer de l’Angleterre. Dans la péninsule ibérique la Reconquista bat son plein. Le 25 mai 1085, le roi Alphonse VI de Castille prend Tolède aux musulmans. Tolède, qui était déjà une ville de grande culture au sein du Califat de Cordoue. L’astronome Al-Zarqali (en latin Azarquiel), qui se réfugie à Cordoue après la conquête chrétienne, y était déjà réputé pour ses horloges hydrauliques, ses astrolabes et ses mesures astronomiques, connues sous le nom de Tables Tolédanes.

Au cours du siècle suivant, la ville conserve une population cosmopolite et devient un  centre culturel et scientifique de tout premier plan en Europe: on parle d’une «première Renaissance».  Car pour combattre les Maures autant par les idées que par les armes, l’archevêque Rodrigo Jiménez a commandé une nouvelle traduction du Coran en latin. Et pourquoi se limiter au Coran quand les bibliothèques des Maures foisonnent de traités scientifiques ? Les archevêques vont donc accueillir des savants au sein du chapitre cathédral: traducteurs mozarabes, médecins juifs, chanoines venus de toute l’Europe.

Un passeur de sciences

Le plus symbolique d’entre tous ces personnages est sans aucun doute Gérard de Crémone. Peut-être l’un des contributeurs les plus importants à l’essor de la science moderne, et ce… sans avoir fait aucune découverte scientifique ! Ses chiffres sont un peu flous: né en 1114, il serait arrivé d’Italie à Tolède vers 1145. L’essentiel de nos informations, c’est l’éloge qu’ont fait de lui ses « élèves » à sa mort, en 1187, qui nous les donne :

Par amour de l’Almageste [de Ptolémée] qui ne se trouvait pas chez les Latins, il se rendit à Tolède. Y voyant l’abondance des livres écrits en arabe dans chaque discipline et déplorant la pénurie des Latins dont il connaissait l’étendue, poussé par le désir de traduire, il apprit la langue arabe. Confiant dans son double savoir scientifique et linguistique (car, comme le dit Ahmad ibn Yusuf dans sa lettre « sur le rapport et la proportion », il faut qu’un bon traducteur, outre une excellente connaissance de la langue qu’il traduit et de celle en laquelle il s’exprime, possède le savoir de la discipline concernée), à la manière de l’homme avisé qui, parcourant les prés verdoyants, tresse une couronne non avec toutes les fleurs, mais avec les plus belles, il passa en revue tout ce qui était écrit en arabe. C’est ainsi qu’il ne cessa jusqu’à la fin de sa vie de transmettre à la latinité, comme à un très cher héritier, les libres qui lui paraissaient les plus élégants dans diverses disciplines, de la façon la plus claire et la plus intelligible possible.

Le texte fait ensuite la liste des pas moins de 71 ouvrages (!) dont on attribue la traduction à Gérard (certainement aidé dans cette tâche colossale par des intermédiaires juifs et mozarabes). Même si certains textes de l’Antiquité grecque commencent à être disponibles en langue originale [6], il a donc choisi de traduire plutôt la littérature scientifique arabe: ainsi il a accès non seulement aux données grecques, mais aussi à leur exégèse, et à tous les progrès que les savants musulmans ont ajoutés en 4 siècles, eux qui ont largement perfectionné les instruments, amélioré les mesures, et introduit, à l’aide des chiffres indiens, de toutes nouvelles techniques mathématiques. D’ailleurs la science médiévale que l’on dit un peu trop rapidement « arabe » est déjà, elle-même, le fruit d’une grande unification linguistique: de l’Espagne à l’Afghanistan, que la langue maternelle des savants soit l’arabe, le persan ou le turc, tous écrivent dans la même langue.

C’est initialement l’astronomie qui intéresse notre traducteur: il s’attelle donc à Ptolémée, puis à ses successeurs musulmans: Masha’allah, al-Fargani, ibn Qurra, ibn Aflah. Puis enchaîne avec les œuvres d’Aristote et l’Énumération des Sciences d’al-Farabi. Et la médecine de Galien, Rhazès et Avicenne, la chirurgie d’az-Zahrawi (Albucassis), la pharmacologie d’ibn Wafid, l’optique d’al-Kindi, les mathématiques d’Euclide, Banu Musa, al-Khwarizmi… Grâce à lui et ses contemporains (Adélard de Bath, Jean de Séville, etc.) tout le corpus sur les instruments astronomiques dernier cri, les mesures géographiques les plus précises, et les outils mathématiques les plus récents, est transmis au monde latin.

À peu près à la même époque, on observe une même ébullition culturelle en Sicile, à la cour normando-germano-islamo-italienne de l’Empereur excommunié Frédéric Barberousse. Dès 1088, on trouve les premières traces à Bologne, dans le nord de l’Italie, de ce qu’on appellera bientôt une Université. En 1200 celle de Paris reçoit l’agrément royal de Philippe Auguste. Et bientôt Oxford, Cambridge, Montpellier, Heidelberg suivront: c’est l’humble traducteur Gérard de Crémone et ses collègues tolédans et siciliens qui, les premiers, auront façonné le socle sur lequel va bientôt s’enraciner toute la science moderne.

Babel inversée

Étrange mouvement de balancier, donc, que celui des langues de la science. On passe d’une langue unique: le grec, puis l’arabe, puis le latin, à plusieurs langues parallèles (anglais, français, allemand), avant de revenir à une nouvelle lingua franca: l’anglais. Qui sait dans quelle langue s’écrira la science du XXIIe siècle ? Quoique nous réserve l’avenir, il est de bon aloi de conclure sur une phrase d’une autre grande figure médiévale, Roger Bacon, cité par Guillaume de Baskerville dans le Nom de la rose: «la conquête du savoir passe par la connaissances des langues».


Aller plus loin

  • Pour aller visiter Tolède.
  • L’édition originale des Principia de Newton, et d’autres d’Oppenheimer, Ramanujan, Milton, Shakespeare sont visibles dans la magnifique Bibliothèque Wren du Trinity College à Cambridge.
  • L’essentiel des informations sur Gérard de Crémone est tiré de l’ouvrage collectif: Tolède XIIe-XIIIe: Musulmans, chrétiens et juifs, le savoir et la tolérance, aux éditions Autrement.
  • Nous avions déjà parlé, parmi tous les savants arabophones traduits par Gérard de Crémone, de l’école persane: al-Khwarizmi, al-Fargani, Avicenne, etc. Et parmi eux, il y a les passeurs qui ont traduit en arabe les œuvres des savants indiens.

[1] Pour être tout à fait complet: « La philosophie [naturelle, c’est-à-dire la physique] est écrite dans ce livre gigantesque qui est continuellement ouvert à nos yeux (je parle de l’Univers), mais on ne peut le comprendre si d’abord on n’apprend pas à comprendre la langue et à connaître les caractères dans lesquels il est écrit. Il est écrit en langage mathématique, et les caractères sont des triangles, des cercles, et d’autres figures géométriques, sans lesquelles il est impossible d’y comprendre un mot. » D’où l’importance de l’invention de Robert Recorde.
[2] Et éventuellement, mais en plus, dans la langue maternelle du chercheur. En France, il est par exemple imposé qu’une partie significative d’une thèse de doctorat soit écrite en français. Et bien évidemment toutes les publications scientifiques nationales (sans compter la littérature scientifique à destination du grand public) n’ont pas disparu avec l’avènement des journaux internationaux en anglais. 
[3] Et encore pendant la guerre froide, une abondante littérature scientifique est publiée en russe plutôt qu’en anglais. On entend d’ailleurs parfois dire que de nombreux articles « occidentaux » parus dans les années 80 ou 90 reprenaient (involontairement) des découvertes déjà publiées 30 ans auparavant par des savants russophones, mais qui n’avaient jamais été lues en dehors de la sphère soviétique. 
[4] Une des dernières survivances de cette époque révolue (alors que, par exemple, les revues Journal de Physique, Nuovo Cimento et Zeitschrift für Physik ont fusionné en European Physical Journal), c’est l’une des plus grosses revues internationales de chimie, qui s’appelle toujours Angewandte Chemie (« chimie appliquée ») — mais qui malgré son titre publie quand même ses articles en anglais.

[5] Quelques dizaines d’années plus tard seulement, on verra déjà l’amorce d’un mouvement de balancier: les idées de Newton ne « prendront » en France que quand Émilie du Châtelet aura traduit en français les Principia (de Neuton, en français dans le texte). Mais le latin survivra quand même encore un bon moment: l’Arithmétique de Giuseppe Peano, publié en 1889, est sans doute la dernière œuvre scientifique majeure à paraître en latin (même si elle contient plus d’équations que de texte). Et on peut toujours lire des articles en anglais dans les journaux Physica ou Acta Mathematica.
[6] Ils ne se multiplieront que quand les savants orthodoxes se réfugieront en Occident après la chute de Constantinople en 1453.

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3 réflexions sur “La tour de Babel

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