Les génies foudroyés

Comme celui des poètes maudits et des stars du rock, le panthéon des sciences compte son lot de petits prodiges emportés trop vite, trop jeunes. Rapide eulogie de 10 destins scientifiques trop brefs, et par la même occasion petit catalogue des ravages de la tuberculose…

1. Étienne-Louis Malus

Admis en 1794 dans la toute première promotion de l’École Polytechnique, il commence sa carrière d’officier du génie en participant à l’Expédition d’Égypte avec Bonaparte. À son retour, il mène des travaux expérimentaux sur la lumière, dans la lignée de ceux du Néerlandais Huygens. En 1808, il découvre la polarisation de la lumière après réflexion sur une surface (et par la même occasion la loi qui portera son nom); il explique également la double réfraction dans les cristaux biréfringents. Malheureusement, deux ans à peine après son élection à l’Académie des Sciences, il succombe à la tuberculose, à 36 ans.

2. Augustin Fresnel

Ingénieur des Ponts et Chaussées, Augustin Fresnel est l’inventeur de la lentille qui porte son nom, largement utilisée, encore aujourd’hui, pour les phares (en mer, ou sur une voiture). Mais d’un point de vue plus fondamental, il réalise aussi de nombreuses expériences sur la diffraction et les interférences lumineuses (indépendamment de son contemporain Thomas Young en Angleterre). S’opposant à la théorie newtonienne de la lumière corpusculaire [1], il est ainsi le fondateur de l’optique ondulatoire — ce qui lui vaut (malgré l’opposition de Poisson et grâce au soutien d’Arago) d’abord le prix de l’Académie des Sciences, en 1819, puis son élection. Hélas, il n’a pas beaucoup de temps pour faire fructifier sa récente renommée, et meurt lui aussi de la tuberculose à 39 ans.

3. Niels Abel

À 21 ans à peine, encore étudiant, ce jeune mathématicien norvégien démontre que les équations du 5e degré ne peuvent pas être résolues à l’aide de radicaux [2], ce qui contribuera à fonder l’algèbre moderne et la théorie des groupes. Pendant le seul hiver 1825-26, qu’il passe à Berlin, il publie (en allemand) pas moins de 6 articles ! Malgré cela, le séjour qu’il fait ensuite à Paris est une déception: il ne parvient pas à intéresser Augustin Cauchy, tout-puissant à l’Académie des Sciences, à ses travaux. De retour en Norvège, il ne parvient pas à trouver un poste universitaire stable. Il poursuit néanmoins ses travaux sur les intégrales elliptiques et les transformations rationnelles, mais meurt (oui, encore de la tuberculose) le 6 avril 1829, âgé seulement de 26 ans. Depuis 2003, l’Académie norvégienne décerne chaque année un prix en son honneur [3].

4. Évariste Galois

On ne présente plus le jeune prodige aux airs rimbaldiens avant l’heure, et au destin digne de figurer dans les Misérables ou les Mystères de Paris. Il tente de comprendre les travaux d’Abel, bouleverse l’algèbre, invente la théorie des groupes, comprend l’intérêt mathématique des symétries, échoue deux fois à entrer à l’École Polytechnique, voit ses travaux dédaignés par Poisson et Cauchy (encore !), se fait renvoyer de l’École Normale, fait deux brefs séjours en prison après avoir été mêlé aux émeutes républicaines des années 1830… et tout ça avant même d’avoir eu 20 ans ! Le 30 mai 1832 au matin, vers les étangs de la Glacière où se promènent Cosette et Jean Valjean, il dispute un duel au pistolet pour une «infâme coquette» et reçoit une balle dans le ventre. Il décède le lendemain, âgé de 20 ans .

5. Sadi Carnot

À ne pas confondre avec son neveu, le président assassiné, Nicolas Sadi Carnot est souvent considéré comme le père posthume de la thermodynamique. Polytechnicien, Carnot devient lieutenant dans l’armée, mais bénéficie des aménagements nécessaires à la poursuite de ses travaux scientifiques. En 1824, à 27 ans, il publie son unique ouvrage: Réflexions sur la puissance motrice du feu et sur les machines propres à développer cette puissance. Et quel ouvrage, puisqu’il y pose toutes les bases du fonctionnement des machines thermiques, c’est-à-dire des moteurs ! Bizarrement, il ne cherche pas à exploiter ses travaux théoriques et ne déposera jamais aucun brevet pour une quelconque machine à vapeur. En 1831, il contracte la scarlatine et commence à montrer des signes de délire. En 1832, il est interné. Le 24 août, à 36 ans, il meurt du choléra dans l’anonymat. Ses effets personnels et toutes ses archives sont brûlés.

6. Lucien Gaulard

Ni le nom ni le visage de cet ingénieur français du XIXe siècle ne nous sont très familiers. Et pourtant, au début des années 1880 il fait faire un pas de géant au développement de l’électricité, en inventant avec John Gibbs les premiers transformateurs électriques, permettant enfin de transporter du courant alternatif. Malheureusement, leurs brevets sont l’objet d’interminables chicanes judiciaires. Malgré l’obtention d’une concession pour les États-Unis, Lucien Gaulard est rapidement ruiné. En 1888, il est atteint d’un accès de démence et interné à l’hôpital Sainte-Anne, où il meurt à 38 ans.

7. Heinrich Hertz

Élève de Helmholtz, et successivement professeur à Karlsruhe et Bonn, ce physicien allemand commence par s’intéresser aux contacts solides: c’est à lui qu’on doit l’expression de la force de répulsion entre deux objets appuyés l’un sur l’autre. Il observe également l’effet photo-électrique qui inspirera les quanta d’Einstein. Mais surtout, en 1889 il est le premier à mettre en évidence expérimentalement les ondes électro-magnétiques que promettaient les équations de Maxwell, et à identifier la lumière comme l’une d’entre elles. Les ondes hertziennes sont nées, et promises à un bel avenir. On donne d’ailleurs son nom à l’unité de mesure des fréquences. Mais Hertz est emporté par la maladie de Wegener à seulement 36 ans.

8. Henry Moseley

Mettant à profit les tout récents travaux des Bragg père et fils sur les rayons X, Henry Moseley étudie à Manchester leur diffraction par les différents éléments chimiques. Ce faisant il démontre, avec la loi qui porte son nom, que le numéro atomique de chaque élément a bien une réalité physique puisqu’il détermine la longueur d’onde des raies d’émission dans les rayons X. Il postule alors que le numéro atomique correspond à la charge positive du noyau de l’atome, selon le modèle tout juste développé par ses collègues Bohr et Rutherford. Mais la première guerre mondiale éclate. Moseley ne profite pas de son exemption et s’engage volontairement comme officier de télécommunications. Il meurt au front pendant la bataille de Gallipoli, à l’été 1915, tout juste âgé de 27 ans.

9. Srinivasa Ramanujan

Le jeune mathématicien indien, autodidacte, a produit pas loin de 4 000 résultats, surtout de vertigineuses séries infinies et d’invraisemblables identités en théorie des nombres. Le tout, semble-t-il, quasiment par pure intuition, et en général sans démonstration. En 1913, il communique ses résultats à G.H. Hardy, professeur de mathématiques à Cambridge, qui, impressionné, l’invite à venir travailler en Angleterre. Avant quatre ans, Ramanujan est élu au Trinity College de Cambridge et à la Royal Society. Mais sa santé déjà fragile se détériore rapidement; il contracte la tuberculose et choisit de rentrer en Inde en 1919. Il décède l’année suivante, à l’âge de 32 ans.

10. Rosalind Franklin

On termine avec la plus célèbre des oubliées des annales scientifiques. Spécialiste de la diffraction des rayons X au King’s College de Londres, elle utilise cette technique pour sonder les protéines et les lipides, puis les fibres d’ADN — une molécule isolée depuis 1869, mais dont on soupçonne seulement depuis les années 1940 qu’elle porte l’informatique génétique. En janvier 1953, elle a assez d’informations pour faire l’hypothèse d’une structure en double hélice. En février, son collègue Maurice Wilklins transmet ses clichés, sans la prévenir, à Francis Crick et James Watson du laboratoire Cavendish à Cambridge.  Le 25 avril 1953, ceux-ci publient la structure en double hélice dans Nature. En bas de page, ils mentionnent avoir eu connaissance «de la nature générale des résultats non publiés de Franklin». Entre-temps, celle-ci a quitté King’s College pour le moins prestigieux Birkbeck College, où elle poursuivra ses travaux, notamment en observant la structure des virus. Mais elle s’éteint en 1958, à 37 ans, victime d’un cancer. En 1962, Wilkins, Watson et Crick partageront donc le prix Nobel de médecine sans elle.

Évidemment on pourrait continuer longtemps la liste: Blaise Pascal, Johann Ritter, Ada Lovelace, Bernhard Riemann, eux aussi (et pour ne citer qu’eux), sont morts avant d’avoir atteint leurs 40 ans.  Qui sait ce qu’ils auraient fait par la suite ?


Aller plus loin


[1] Approche qui, bien qu’abandonnée pendant le XIXe siècle, sera ressuscitée par Einstein pour expliquer l’effet photo-électrique… finalement, ni Newton ni Fresnel (ni Huygens et Young) n’avaient complètement tort.
[2] Contrairement à celles du premier, second (souvenez-vous: b²-4 ac, etc), troisième et quatrième degré.
[3] Paradoxalement, et contrairement à la quadri-annuelle médaille Fields, le prix Abel ne récompense pas seulement les jeunes mathématiciens, mais plutôt l’ensemble de leur carrière. ↑ 

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8 réflexions sur “Les génies foudroyés

      • cool! ça serait trop te demander de me le scanner ?

        il y a quelques ‘souvenirs’ de ses collègues publiés au fil des ans, en anglais. si ça t’intéresse je peux te transmettre. j’ai l’idée de pallier au manque qui me trotte dans la tête depuis quelques temps, il y a des interviews à faire tant qu’il est encore temps…

        pour rajouter à ta liste, quelques physiciens me sont revenu en mémoire tout au long de la journée : Ettore Majorana et Karl Schwrtzschld.(et un russe dont le nom ne me revient pas et qui était bien parti en gravité quantique avant tout le monde). il y a aussi la liste des physiciens statistique sucidés que j’ai vu passé dernièrement (avec Boltzmann en tête de liste, qu’il faut que je retrouve). Je me demande si paul Ehrenfest … à vérifier …

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