Les œufs du griffon

À l’origine était la Chimère des mythes grecs: un lion à queue de serpent, qui possédait en plus une tête de chèvre sur son dos (et, pour faire bonne mesure, crachait du feu). Elle dévastait la région de Lycie, sur la côte d’Asie mineure, et c’est le héros Bellérophon — lui-même monté sur un cheval ailé — qui se chargea de l’en débarrasser. Et l’éponyme des animaux hybrides n’est qu’un exemple parmi tous ceux qui peuplent les bestiaires antiques et médiévaux [1]: le griffon combine le lion et l’aigle; le basilic le coq et le serpent, etc. Même la version antique de la licorne est très hybride: Pline lui donne un corps de cheval, une tête de cerf, des pattes d’éléphant et une queue de sanglier !

D’ailleurs les Anciens voient des chimères même dans des animaux plus courants: chez Pline, le léopard —leo-pardus— est le fruit des amours adultères d’une lionne avec un pard (c’est-à-dire une panthère mâle). La girafe, à son tour, a le pelage bigarré comme le léopard, et un long cou comme le chameau: elle s’appelle donc cameleopardus [2]. Et aujourd’hui encore on trouve des hybrides partout dans les noms vernaculaires des animaux: le rat-taupe, le chat-ours, le singe-araignée, le requin-tigre, etc. Parce que quand on rencontre une nouvelle espèce inconnue, il est toujours pratique d’essayer de la caser, sinon dans les catégories qu’on connaît déjà, du moins entre deux. Cela dit, tous ces animaux ne posent, au fond, pas tant de problèmes: Pline ne se demande pas si le griffon pond des œufs, et il n’y a aucun doute sur le fait que le poisson-chat est bien un poisson. Sauf que… ce n’est pas toujours aussi simple.

Une taupe aquatique

À partir du début du XVIIe siècle, et surtout avec les travaux monumentaux de Buffon en France et de Carl von Linné en Suède, les naturalistes avaient entrepris de rénover l’inventaire et la classification des êtres vivants. Mais les explorations scientifiques se multiplient sur tous les océans et les nouveaux continents, et ne cessent de rapporter de nouvelles espèces animales et végétales, plus étonnantes les unes que les autres. Qui obligent donc à ajuster en permanence les catégories. Mais aucune ne va posera plus de problèmes qu’une petite taupe australienne…

En 1797, dans la lagune Yarramundi au nord de Sydney, le capitaine John Hunter, gouverneur de la colonie britannique de Nouvelles-Galles du Sud, observe un Aborigène en train de chasser ce qu’il prend pour une sorte de taupe amphibienne (watermole). Une petite taupe qui va occuper les naturalistes pendant presque un siècle !

David Collins, l’un des premiers administrateurs de la colonie, décrira l’étrange bête dans ses Comptes-Rendus publiés en 1802, en incluant le dessin fait par Hunter. Mais celui-ci, membre de la Royal Society, a très vite envoyé à Londres ses dessins et la dépouille d’un spécimen. C’est George Shaw, conservateur des collections d’histoire naturelle du British Museum, qui la réceptionne. Depuis 10 ans, il publie justement régulièrement ses « Miscellanées du Naturaliste » — une œuvre colossale qui à sa mort comprendra 24 volumes et décrira plus de 1 000 espèces. D’abord sceptique, croyant à un canular de taxidermiste [3], il finit quand même par inclure l’étrange bestiole dans le dixième volume, qui paraît en 1799.

Premières difficultés

platypus1

Il commence par lui trouver un nom lui-même hybride, mi-grec mi-latin: platypus (aux pieds plats, larges) anatinus (comme un canard), dont la première partie restera le nom vernaculaire en anglais. Une taupe avec un bec de canard et des pattes palmées… mi-mammifère, mi-oiseau: la bestiole n’a peut-être pas la prestance du griffon, mais elle rivalise en termes de bizarrerie. Shaw décrit son spécimen sans masquer son étonnement:

De tous les mammifères connus aujourd’hui, il paraît le plus extraordinaire — à prendre au sens premier — par sa conformation; il exhibe ce qui ressemble parfaitement à un bec de canard agrafé sur la tête d’un quadrupède. La ressemblance est tellement réussie qu’à première vue elle suggère l’idée que ce ne serait qu’un faux construit artificiellement: il présente toutes les propriétés du bec d’un souchet ou d’autres espèces de canard à bec plat. Ce n’est pas sans l’examen le plus minutieux et rigoureux qu’on peut se persuader qu’il s’agit bien du bec d’un quadrupède.platypus2

Le corps est plat et ressemble en miniature à celui d’une otarie: il est couvert d’une fourrure épaisse, douce, comme celle du castor, brun foncé dessus et blanchâtre dessous […]. La queue est plate, couverte de fourrure, plutôt courte […]. La longueur totale est de 13 pouces. Les pattes sont très courtes, et les doigts sont palmés, pour les pattes avant bien au-delà des griffes. Les pattes arrière ont 6 griffes, dont la dernière est nettement séparée des autres et ressemble à un éperon pointu. […] On ne voit pas de dents. […]

L’arrivée en Europe d’autres exemplaires, dont certains conservés entiers dans l’alcool, lève les doutes sur la possibilité d’un canular. Ils sont décrits par Thomas Bewick et l’Allemand Johann Blumenbach, qui en 1802 renomme l’espèce ornithorhynchus paradoxus [4] (dont la première partie restera le nom français).

Où caser le griffon ?

Paradoxal, l’ornithorynque l’est vraiment. À l’époque, on divise les vertébrés en 4 classes: poissons, mammifères, reptiles et oiseaux. Shaw, en voyant une fourrure, n’a pas hésité à le classer comme mammifère… mais un mammifère à bec et à pieds palmés, c’est quand même bizarre. Peu après, l’anatomiste anglais Everard Home observe que les testicules du mâle sont internes, et que mâle et femelle possèdent un cloaque… comme les reptiles. Dans les années 1820, l’Allemand Johann Meckel découvre que la « sixième griffe » des pattes arrière est en fait un éperon venimeux… et ça aussi c’est extraordinaire chez un mammifère. Meckel ainsi que le lieutenant Lauderdale Maule décrivent aussi les étranges glandes mammaires des femelles, sans tétons, et qui exsudent seulement par des pores le lait que les petits viennent lécher plutôt que téter.

Si un mammifère est un animal qui allaite ses petits, alors disons que l’ornithorynque est un mammifère venimeux, à bec et pieds palmés. Mais pourquoi ne serait-ce pas un oiseau à 4 pattes et à fourrure ? Ou bien encore un reptile à sang chaud pourvu de glandes mammaires ? Décidément, où peut-on bien classer une chimère ?

Dès son premier article, Shaw propose de le mettre avec les Édentés (comme le paresseux), à côté des tamanoirs. Home préférerait créer une nouvelle classe à part — qui contiendrait aussi le cousin qu’on vient de lui découvrir, encore en Australie: l’échidné. De Blainville, le successeur de Cuvier, invente l’ordre des Ornithodelphia, qu’il met du côté des marsupiaux. Geoffroy Saint-Hilaire et Charles Lucien Bonaparte (le neveu de l’empereur) les nomment plutôt Monotrèmes. Littéralement: « un seul orifice », le cloaque, pour les fonctions digestive, génitale et urinaire. Mais où caser cet ordre ? Même Meckel, peu convaincu par les étranges « pores » mammaires, veut mettre l’ornithorynque en-dehors des mammifères. Saint-Hilaire aussi verrait bien une cinquième classe chez vertébrés. Comme l’Allemand Illiger, qui la nomme Reptantia. Jean-Baptiste de Lamarck, lui aussi, propose la classe des Protothériens. Bref, c’est la foire d’empoigne entre tout ce que l’Europe compte d’anatomistes, de naturalistes, de zoologues.

Ce qui faudrait pour faciliter la tâche, c’est des fossiles… mais ils sont encore plus rares que les spécimens vivants ! Et, comble de malchance, les deux premiers exemplaires qu’on découvre en 1885 et 1896 s’avéreront plus tard être en fait un ornithorynque actuel pour le premier, et un échidné pour le second ! Encore aujourd’hui on connaît assez peu de cousins fossiles à l’ornithorynque. Mais on a quand même fini par lui trouver un classement: l’espèce est Ornithorynchus anatinus [5], elle appartient (avec 4 espèces d’échidnés) à l’ordre des Monotrèmes, lesquels sont les derniers survivants des Protothériens. Qui constituent eux-mêmes une sous-classe des Mammifères [6]. Il y a plus de 200 millions d’années qu’elle s’est séparée  des autres — qui allaient ensuite se diviser entre les marsupiaux et les « bons » mammifères: les placentaires.

La chasse aux œufs

Revenons au milieu du XIXe siècle: même si on se dispute encore sur la nomenclature à choisir, un problème majeur n’est toujours pas résolu: c’est celui des œufs de l’ornithorynque ! Un bec, du venin, des pieds palmés, passe encore. Mais est-ce que la femelle pond des œufs comme les oiseaux ? Cependant les oiseaux n’allaitent pas leurs petits… Alors est-ce que les œufs éclosent dans le corps de la femelle, comme chez certaines grenouilles, avant que les petits soient mis bas ?

Saint-Hilaire et Blumenbach acceptent la première hypothèse. Cuvier et Meckel préfèrent la seconde, qui est un peu moins dérangeante si on veut se raccrocher à la définition d’un mammifère « normal »… Beaucoup rejettent donc les témoignages des Aborigènes ou des colons australiens qui ont clairement vu des œufs. Il faut dire qu’à Londres Richard Owen en a reçu plusieurs exemplaires qui se sont avérés être des œufs de tortue, de lézard ou de serpent. Pour trancher la question, Owen aimerait que son collègue George Bennett, le conservateur du tout nouvel Australian Museum, lui envoie des spécimens de femelle abattues à tous les stades de la gestation. Mais d’une part, celui-ci rechigne à travailler avec les Aborigènes; d’autre part, il commence à s’inquiéter de l’impact de cette chasse, fût-elle pour la science, sur les populations endémiques déjà très faibles.

Deux obstacles qui ne troubleront pas le jeune Écossais William Caldwell, qui débarque en Australie en avril 1884. Il part camper sur la rivière Burnett et s’adjoint les services de 150 Aborigènes. En 3 mois, il « collecte » 70 femelles ornithorynques, et 1 400 échidnés ! Mais le massacre finit par porter ses fruits. Le 29 août 1884, il envoie à Sydney le télégramme on ne peut plus succinct:

Monotremes oviparous, ovum meroblastic.

Autrement dit, les ornithorynques pondent des œufs qui ressemblent en tout point aux œufs d’oiseau. Et par un incroyable hasard, son télégramme est lu en public à Montréal le 2 septembre, le jour même où son collègue William Haacke exhibe devant la Royal Society à Adélaïde (Australie du Sud) un œuf d’échidné. Ils sont donc deux à se partager la paternité de l’oviparité des monotrèmes.

Le débat est tranché: les ornithorynques (et les échidnés) sont des mammifères, qui pondent des œufs, et qui allaitent ensuite leurs petits. La science, ça consiste souvent à faire des classifications. Mais quand on crée des cases, il faut toujours être prêt les élargir un peu pour accueillir de nouveaux éléments qui viendront les chambouler. Voire à créer d’autres cases.


Aller plus loin


[1] Et c’est sans compter les nombreuses chimères à part humaine (qui d’ailleurs sont souvent de féroces prédateurs pour leurs cousins 100% humains): centaures, sirènes, sphynx, manticores… Et il y a encore mieux: la mystérieuse créature « mi-ours, mi-scorpion et re-mi-ours derrière » dans Kaamelott.
[2] Son nom moderne, déformé de l’arabe, ne s’imposera qu’après le XIIIe siècle.
[3] On voyait déjà à l’époque fleurir des artéfacts du même genre que la « sirène des Fidji » qui fera bientôt le bonheur du cirque Barnum.
[4] Parce que Shaw n’avait pas réalisé que le genre platypus avait déjà été utilisé pour nommer un insecte. 
[5] Même son nom est donc un hybride entre celui choisi par Shaw et celui de Blumenbach.
[6] Si le bec de l’ornithorynque ressemble de loin à celui d’un canard, il est en fait bien différent: sa structure n’est pas la même, il est recouvert de peau, et innervé. Et les petits ornithorynques perdent leurs dents pendant leur croissance. Donc non, ce n’est pas un oiseau à fourrure. Notons d’ailleurs que depuis la découverte de l’ornithorynque, les classes des reptiles et des poissons ont été abandonnées, puisqu’elles n’étaient pas bien définies. Alors que les mammifères, eux, sont toujours là, ornithorynque ou pas.

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Une réflexion sur “Les œufs du griffon

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