Sur leurs épaules

De nos jours, chaque année, quelque 2 ou 3 millions d’articles scientifiques sont publiés dans pas loin de 30 000 revues spécialisées. La réaction naturelle est d’être submergé, de constater que seule une toute petite fraction de ces papiers sont révolutionnaires, et éventuellement de déplorer pareil foisonnement. Lequel est démultiplié non seulement par l’efflorescence permanente des domaines de recherche, mais aussi par les injonctions politiques à « faire du chiffre » (publish or perish) — quitte, pour certains, à publier en 4 articles ce qui aurait pu être résumé en 4 pages.

À une époque déjà reculée, quelqu’un avait prédit que l’épaisseur des volumes de la Physical Review finirait par augmenter plus vite que la vitesse de la lumière… sans pour autant que cela ne contredise la théorie de la relativité, puisque ses pages ne contiendraient plus aucune information ! Cela étant, quand on jette un coup d’œil en arrière, on a aussi évidemment le biais inverse, qui tend à nous faire croire que tout ce qui se faisait était voué à une postérité glorieuse. Alors faisons un petit exercice ! Allons regarder ce qu’était le quotidien de la science en plein cœur du XIXe siècle. Prenons donc 150 ans de recul, pour faire bonne mesure.

Voilà qui nous amène en 1867. Karl Marx publie le premier volume du Capital; Gustave Eiffel ouvre ses premiers ateliers. La Russie décide de vendre l’Alaska aux États-Unis. La création de la Confédération de l’Allemagne du Nord entérine la montée en puissance du royaume de Prusse. La septième exposition universelle se tient à Paris, alors que l’expédition française au Mexique vient de se terminer piteusement.

Le grand journal scientifique de l’époque, c’est le Philosophical Magazine de Londres, Edimbourg et Dublin, qui existe déjà depuis 1798. Le premier semestre 1867 est rassemblé dans le volume XXXIII de la quatrième série. Ça commence fort: la couverture s’orne d’une citation latine de Juste Lipse [1], un humaniste flamand du XVIe siècle. Et en exergue on trouve encore une citation et un poème (toujours en latin bien sûr) de deux auteurs obscurs. Rendons-nous à l’évidence: de nos jours les (journaux) scientifiques sont moins lettrés. En revanche, on ne peut qu’être frappé, en feuilletant le volume, par l’extrême rareté des illustrations (ce qui, souvent, ne facilite pas la lecture des textes, embarrassés de longues périphrases censées y suppléer).

Mai 1867

Persistons dans notre approche anniversaire, et puisque le mois de mai s’achève, voyons ce que publiait le grand journal britannique en mai 1867 (numéro CCXXIV):

  • Page 321: «On one of Ohm’s Laws relating to an Insulated Circuit». F.C. Webb apporte une correction à une des lois sur les « circuits galvaniques » dues à Ohm, et l’applique pour la fabrication du câble télégraphique du Golfe Persique. Un article dont la lecture est compliquée par le fait que le vocabulaire électrique, 40 ans après les travaux d’Ohm, n’était toujours pas bien fixé (u désigne la « force électrique » et R une longueur, les résistances sont exprimées en « unités de Siemens », etc).
  • Page 326: «On Binocular Vision» par Wilhelm von Bezold, de Munich. Résumé en anglais de 3 articles parus en allemand dans le Zeitschrift für Biologie, traitant de la perception des volumes par nos yeux.
  • Page 332: «To find what changes may be made in the arrangement of the mass of a Body, without altering its outward form, so as not to affect the attraction of the whole upon an external point»: un titre très long pour une calcul très technique sur la gravité et la forme de la Terre, par l’archidiacre Pratt, géodéticien à ses heures perdues, qu’on a d’ailleurs déjà croisé en Inde.
  • Page 336: «Contributions to the mineralogy of Nova Scotia», titre beaucoup plus explicite, par un certain Pr. How, qui donne l’analyse chimique de plusieurs échantillons de roche récoltés dans la province canadienne.
  • Page 341: «On the Function of the Blood in Muscular Work». C.W. Heaton passe en revue les différentes théories sur l’oxydation produisant l’énergie musculaire: a-t-elle lieu dans les capillaires sanguins ou dans les fibres du muscle ? Un article qui cite étonnamment de nombreux autres noms connus pour autre chose que l’anatomie: Liebig, Fick, Helmholtz, Stokes…
  • Page 346: «Additional observations on the polarization of the atmosphere, made at St. Andrews in 1841, 1842, 1843, 1844, and 1845», un article du célèbre opticien (et co-éditeur du journal) Sir David Brewster, qui rapporte une longue série d’observations météorologiques faites en Écosse.
  • Page 360: «On some of the conditions of molecular action», par Arthur Ransome. Une revue des différentes propriétés moléculaires (capillarité, friction, catalyse, osmose, etc.), toutes d’autant plus mystérieuses qu’à l’époque l’existence des atomes ou molécules n’est toujours pas affirmée.
  • Page 375: «On the action of sonorous vibrations on gaseous and liquid jets», par le Pr. Tyndall: compte-rendu d’expériences menées notamment sur des petites flammes (vues comme des jets d’air). On y apprend que le très sérieux professeur Tyndall murmurait (et chantait) à l’oreille de ses becs Bunsen: saviez-vous que la forme de la flamme est plus affectée quand on lui susurre le mot « beat » que par « boat », mais pas du tout par « boot » ? Voilà une expérience qui aurait sans doute mérité de figurer au palmarès des prix IgNobel, ou dans les rubriques d’improbablologie ! Ensuite Tyndall passe à des instabilités sur les jets liquides qui préfigurent les futurs travaux de Plateau et Rayleigh.

Suivent les compte-rendus des séances de la Royal Society et de la Geological Society:

  • Page 390: «On the Relation of Insolation to Atmospheric Humidity», bref relevé des conditions météorologiques à Greenwich, communiqué par J. Park Harrison.
  • Page 396: «On the Jurassic Fauna and Flora of South Africa», une succincte communication de paléontologie faite par Ralph Tate. Sachez qu’on y croise des dicynodontes, des bivalves et des bélemnites.
  • Page 396: «On the Relation of the Chillesford Beds to the Fluviomarine Crag», communication du Révérend Fisher, qui conteste l’interprétation géomorphologique de deux structures sédimentaires observées dans le Suffolk, à l’est de l’Angleterre.

Enfin quelques articles divers:

  • Page 397: «On the British-Association unit for electrical measurements», par W.H. Preece: une lettre adressée par l’Electric and International Telegraph Company, qui recommande l’adoption du symbole Ω pour noter la nouvelle unité de résistance électrique (Omega se rapprochant phonétiquement de ohm).
  • Page 398: «On the velocity with which a disturbance, produced in a gaseous mass contained in a cylindrical tube, is propagated» (traduction d’un mémoire présenté auparavant à l’Académie des Sciences). M.P.F. Le Roux a développé une nouvelle méthode expérimentale (un « chronoscope ») pour mesurer précisément la vitesse d’une onde sonore dans un gaz. Dans l’air à 0°C, il obtient 330,66 m/s, avec une précision estimée à 0,16%.
  • Page 400: «Note on the theory of tidal friction»: D.D. Heath répond brièvement à une critique faite par un certain Mr. Stone sur son article du mois de mars, consacré à la théorie des marées.

C’était mieux avant

On aurait pu imaginer croiser Le Verrier, Maxwell ou Kelvin… mais c’est la routine de la recherche quotidienne en train de se faire: ils sont nombreux, ceux dont le nom n’est pas resté. Tous ces articles n’ont pas marqué la postérité ; certains paraissent dérisoires ou anecdotiques. Curieusement, le plus marquant sera peut-être la courte note technique, qui fera adopter le symbole de l’ohm. Mais peut-être chacune de ces pages a-t-elle servi à quelqu’un d’autre pour un autre projet, qui aura à son tour inspiré un pas de géant mémorable… ou pas: ainsi va la recherche ! Est-ce mieux ou pire aujourd’hui ? À vous de juger !


Aller plus loin

  • Le volume complet (janvier-juin 1867) du Philosophical Magazine.
  • La citation complète de Juste Lipse, qui a servi d’exergue à de nombreuses autres publications de l’époque:

    [Les pierres et les poutres, je les ai prises à d’autres; la construction et la forme, en revanche, sont miennes. Je suis l’architecte, mais j’ai rassemblé du matériel de partout.] Ce n’est pas parce qu’elle produit son propre fil que la toile de l’araignée est meilleure; de même, ce n’est pas parce que j’ai emprunté ailleurs, comme font les abeilles, que mon œuvre est moindre.


[1] Oui, oui, c’est Juste son prénom.

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Une réflexion sur “Sur leurs épaules

  1. Pingback: Élémentaire, mon cher Adso ! | La Forêt des Sciences

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