Le test de paternité

Ces derniers temps, j’ai l’impression qu’au milieu d’une étrange résurgence de terres plates et de complots apolliniens, on observe de plus en plus souvent une autre curiosité: aussitôt le nom d’Einstein mentionné, il se trouve quelqu’un pour lancer un commentaire plein de subtilité du genre « cet Einstein n’est qu’un voleur et un imposteur, il a tout pompé sur Poincaré[1]/sur Lorentz/sur Hilbert[2], etc ». Et c’est énervant, pour plusieurs raisons.

Avant de râler, mettons quand même les choses au clair: évidemment, il est à la fois intéressant et utile d’étudier les circonstances exactes de la genèse de la théorie de la relativité[3] et les interactions entre Einstein et ses contemporains. Ce qui n’est pas l’objet de ce billet, mais que tout plein de travaux historiques font de manière raisonnée. Et qui, même s’ils défendaient les contributions de Poincaré ou Lorentz (que personne ne songe à nier), ne se résumeraient pas pour autant à « Einstein était un gros nul »[4]. Ne serait-ce que parce qu’Einstein n’est pas synonyme de relativité: sur la seule année 1905, il publie deux autres papiers n’ayant rien à voir[5], et qui auraient suffi à asseoir la réputation de n’importe qui.

Sortir de la tour d’ivoire

Bref, naturellement le genre de réactions à l’emporte-pièce qu’on voit fleurir n’a pas grand chose à voir avec une analyse pondérée. Elles sont énervantes, donc, et déjà parce que si controverse il y avait sur la paternité de la relativité, elle est maintenant vieille de plus d’un siècle ! Avec un pareil recul, on pourrait laisser tomber les querelles de cour d’école (ou de drapeaux) sur « qui a commencé ». Cela fait longtemps qu’il n’y a plus ni médailles, ni juteux brevets à la clef…. Et, contrairement à d’autres controverses célèbres[6], ce n’est pas comme si Poincaré ou Hilbert étaient des parias d’une « histoire officielle » et en manque de reconnaissance quant à leur génie mathématique. Bref, il me semble que toutes ces bisbilles sont assez vaines.

Et si elles sont à la fois énervantes et vaines, c’est qu’elles trahissent finalement la persistance d’une illusion: celle du génie solitaire enfermé en haut d’une tour. Or ça, ça n’existe que dans les Schtroumpfs ou dans Léonard. Il serait temps d’accepter une bonne fois pour toutes l’évidence: oui, en général, une invention ou une théorie ont plusieurs auteurs ! Quand on parle du théorème de Machin ou de l’équation d’Untel, c’est un raccourci pratique. Les noms de baptême sont toujours le fruit d’un usage postérieur; ils sont rarement plus que 3, et inévitablement arbitraires. Les premiers intéressés ne demandent rien, et n’ont même pas leur mot à dire. Et ça ne revient pas à nier les contributions d’autres que Machin et Untel.

Querelles de drapeaux

La plupart du temps, une découverte ne tombe pas du ciel, elle arrive dans un contexte propice, et plusieurs personnes tournent autour à la même époque.  Et quand on relit rétrospectivement leurs travaux pour trouver que Machin avait 2 mois d’avance sur Untel, on les lit à la lumière de ce qu’on sait aujourd’hui: on oublie donc à quel point les choses étaient confuses (pour ne pas dire « c’était un sacré bordel ») pour les protagonistes qui avaient le nez dans le guidon et les mains dans le cambouis.

Et bien sûr la fibre patriotique finit par s’en mêler. La même loi sera dite de Mariotte en France et de Boyle en Angleterre. On a (eu) tendance à privilégier Descartes en oubliant le Néerlandais Snell dans l’énoncé des lois de l’optique géométrique (qui de toute façon avaient sans doute déjà été trouvées au Moyen-Âge par un savant arabe). Et quoi de plus normal: au XVIIe ou XVIIIe siècle les savants ne sont pas en contact permanent et instantané entre eux, et ils n’écrivent pas tous dans la même langue !

Nous avions déjà évoqué aussi la controverse anglo-française sur la découverte de la planète Neptune: un étudiant anglais avait certainement fait le calcul de la position théorique de Neptune quelques mois avant Le Verrier, mais son calcul était moins précis, n’a pas été rendu public, et aucun observatoire ne l’a testé: c’est le nom du Français qui est célèbre. Qui sait, peut-être même un troisième larron était-il encore secrètement au milieu de ses calculs en même temps que les deux autres, et personne n’en saura jamais rien… Ainsi va la dure loi de l’antériorité des publications. Personne n’arrive à se mettre d’accord sur le nom (et la nationalité) de l’inventeur du cinéma ou du téléphone: quoi de plus normal pour des objets à la frontière entre le concept scientifique, la première invention pratique d’utilisation, le développement commercial !

Parfois les vieilles habitudes sont tenaces: on continue à parler des conjectures de Kepler, Fermat ou Poincaré même depuis qu’elles ont été démontrées (et sont donc devenues des théorèmes) par, respectivement, Thomas Hales, Andrew Wiles et Grigori Perelman. Et il y a encore les nombreux cas où le résultat n’a pas vraiment été formulé tel qu’on le connaît par son éponyme:  on apprend les 4 équations de Maxwell… sauf que dans leur première mouture, Maxwell en a écrit 20, et avec des quaternions ! C’est le presque inconnu Oliver Heaviside, 30 ans plus tard, qui les reformulera en termes de vecteurs, comme on les connaît aujourd’hui.

Les grands esprits se rencontrent

Parfois les rôles sont bien distribués: dans la convection de Rayleigh-Bénard, le premier a développé la théorie expliquant les expériences du second: parfait. Mais quand il explique la couleur bleue du ciel, le même Lord Rayleigh s’appuie sur les expériences de Tyndall, dont on a oublié le nom.  On dit souvent que Saint-Venant aurait dû être le troisième larron des équations de Navier-Stokes… que finalement Navier avait plutôt bien exprimées tout seul 20 ans avant Stokes.

Et parfois il faut bien admettre que plusieurs personnes ont fait la même chose exactement en même temps[7] ! Si déjà aujourd’hui il est difficile d’être au courant, en continu, de tout ce qui se publie en sciences partout dans le monde, imaginons la difficulté de la tâche il y a ne serait-ce qu’un siècle… Par exemple, on a déjà vu que l’Allemand Hagen et le Français Poiseuille étaient parvenus en même temps à la même loi, l’un en partant de l’écoulement du sang dans les artères, l’autre en aménageant des installations portuaires ! De même et plus récemment, le fameux boson qu’on connaît sous le nom de Higgs devrait s’appeler BEH (pour les physiciens belges Brout et Englert qui l’avaient postulé en même temps que Higgs, et même publié légèrement avant), voire BEHHGK (incluant aussi Guralnik et Kibble)… Et encore: où sont les nombreux anonymes qui ont contribué à confirmer expérimentalement son existence au LHC ?

Alors voilà… il y a les résultats trouvés en équipe. Ceux trouvés deux fois au même moment. Ceux qui étaient dans l’air du temps. Ceux qui ont provoqué une guerre de brevets. Ceux où on ne sait pas qui créditer, du théoricien ou de l’expérimentateur. Ceux qui ont été mis à la poubelle pour être redécouverts des années plus tard. Ceux que quelqu’un avait presque trouvé mais pas tout à fait. Et tous ceux dont on serait bien incapable de retrouver le premier géniteur…

Donc, oui, on pourrait parler de la relativité restreinte de FitzGerald-Michelson-Lorentz-Poincaré-Minkowski-Einstein, ou de la relativité générale de Einstein-Hilbert-Lemaître-Mach-Grossmann-Schwarzschild-Eddington. Ce n’est pas pratique. Minkowski est mort en 1909. Poincaré en 1912. Einstein est le seul qui ait participé à la fois à la relativité restreinte et à la relativité générale. C’est aussi le seul qui ait vu l’après-guerre, et qui ait tiré la langue à un photographe: son nom parle plus au grand public. Ça n’oblitère ni les contributions des autres ni la sienne. Et parmi tous ces grands physiciens, aucun n’était un escroc ni un crétin.


Aller plus loin


[1] On reconnaît souvent l’allergique à Einstein au fait qu’il défend l’honneur de Poincaré en l’orthographiant « Poincarré ». 
[2] Quand Hilbert et Planck ne sont pas considérés comme les chefs du complot dont Einstein aurait été la marionnette…
[3] Et des autres théories, bien sûr; mais bizarrement les équations de Maxwell ou de Dirac suscitent beaucoup moins de réactions épidermiques.
[4] Ce que ses contemporains n’avaient pas cru bon de remarquer, que leurs relations aient été bonnes ou mauvaises. Einstein et les autres ont continué à échanger, par lettres ou lors des congrès Solvay, bien après 1905.

[5] Cela dit, à force on finirait presque par douter qu’Einstein ait bel et bien publié, toujours en 1905, un premier article intitulé « Sur l’électrodynamique des corps en mouvement » et un second « L’inertie d’un corps dépend-elle de l’énergie qu’il contient ? ». 
[6] Celle de la structure de l’ADN, par exemple, entre Watson et Crick et Rosalind Franklin. Ou même dans une moindre mesure les querelles Newton-Leibniz ou Newton-Hooke.
[7] La note de Poincaré et l’article d’Einstein sur la relativité restreinte sont tous deux datés de juin 1905. Mais quand Einstein publiait dans les Annalen der Physik, Poincaré soumettait son article complet à un obscur journal sicilien.

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