Le monstre ressurgi

Le jour se lève tout juste sur l’Océan Indien, ce matin du 22 décembre 1938. Au large du petit village de Kayser’s Beach, sur la côte orientale de l’Afrique du Sud, le bateau de pêche Aristea remonte une dernière fois ses filets avant de rentrer au port. Sur le pont s’étalent pas moins de 3 tonnes de poisson. Et dans la masse de moins en moins frétillante, un drôle de monstre bleuté. 1,5 mètre de long. 60 kg. Des nageoires hérissées de pointes et une gueule encore prête à mordre, malgré les heures passées hors de l’eau !

Personne dans l’équipage ne reconnaît cette bête étrange. À son retour à terre, le capitaine Hendrik Goosen appelle Marjorie Courtenay-Latimer, la conservatrice du Muséum de la petite ville d’East London. Elle décrit minutieusement le spécimen:

J’ai enlevé les couches de boue pour découvrir le plus beau poisson que j’aie vu. Il faisait cinq pieds de long, d’un bleu-mauve assez pâle avec de discrètes taches blanchâtres. Il avait un reflet argent-bleu-vert irisé sur tout le corps. Il avait de dures écailles ainsi que quatre nageoires ressemblant à des membres et une étrange queue comme celle d’un chiot.

Latimer est plutôt spécialiste des oiseaux que des poissons. Mais elle a beau chercher dans ses catalogues d’espèces, elle ne trouve nulle part une description ressemblant à cette énorme bête. Elle contacte alors le professeur James Smith, qui est ichtyologue à l’université Rhodes. Malheureusement, celui-ci est en vacances à la campagne…

Flash-back, fondu sur les eaux d’un lac suisse

Nous voilà un siècle plus tôt, en 1832. Louis Agassiz[1] est nommé professeur d’histoire naturelle à l’université de Neuchâtel, en Suisse. Il vient de publier un imposant catalogue des poissons d’eau douce rapportés d’Amazonie. Alors il va s’attaquer à un plus gros morceau: les poissons fossiles ! Et il se trouve qu’il a accès à deux gisements très prolifiques pas trop loin de chez lui: les ardoises de Glaris, en Suisse et les calcaires du Monte Bolca, en Italie.

Et c’est à partir des catalogues dressés par Agassiz qu’on a commencé à lever le voile sur l’évolution des poissons. De nos jours, on trouve bien  quelques poissons cartilagineux (les raies et les requins, essentiellement), mais la plupart sont des poissons osseux, dont le plus ancien représentant connu vivait à la fin du Silurien, il y a 420 millions d’années. Quasiment tous les poissons osseux ont des nageoires à rayons, comme une truite ou une dorade. Mais il y a 400 millions d’années, au Dévonien, on voit apparaître les Sarcoptérygiens: des poissons à nageoires charnues. À la base de ces nageoires, avant les rayons, on trouve des petits os, qui doivent être actionnés par des muscles.

375 millions d’années avant Boticelli

Et si ces drôles de poissons sont si intéressants, c’est que 30 ou 40 millions d’années plus tard, on trouve les fossiles des premiers tétrapodes (2 bras, 2 jambes) à avoir foulé la terre ferme[2] ! Tout ce qui sur Terre court, nage, rampe ou vole avec 4 membres, des girafes aux dauphins et des pigeons aux grenouilles, tous descendent d’une de ces premières bestioles à être sorties des eaux, en marchant sur leurs nageoires.

Or, les poissons à nageoires charnues qu’on trouve dans les sédiments dévoniens se divisent en deux groupes. Dans le premier, des animaux dont les nageoires ressemblent déjà au squelette d’un bras (humérus-radius-cubitus): on y reconnaît les ancêtres de tous les tétrapodes, et des dipneustes actuels: des poissons plutôt rares (6 espèces en tout et pour tout), et qui ont l’autre particularité d’avoir un poumon ! Un peu rudimentaire, certes, mais qui leur permet de survivre dans un terrier boueux. Le second groupe rassemble des espèces un peu différentes: les os de leurs nageoires sont simplement en ligne.

Ces espèces prolifèrent pendant 300 millions d’années, du Dévonien au Crétacé. Mais après -80 millions d’années… plus rien ! Et après tout, c’est banal: sans doute ont-elles disparu à la fin du Crétacé, comme les 3/4 des espèces sur Terre (dont presque tous les dinosaures[3]). En observant leur colonne vertébrale particulière, Agassiz a donné à ce groupe de poissons disparus un nom grec signifiant « épine creuse »: cœlacanthes.

Retour de congé


Le 16 février 1938, James Smith arrive enfin à East London pour examiner la dépouille que Marjorie Latimer a fait naturaliser sur place, du mieux comme elle pouvait. Et l’ichtyologue, devant l’étrange monstre bleu, avec ses « nageoires ressemblant à des membres », doit se rendre à l’évidence:  il a sous les yeux un animal qu’aucun biologiste n’a jamais vu que fossilisé dans le calcaire[4]. Le « monde perdu » n’était pas sur un plateau isolé en Amazonie comme chez Conan Doyle, mais au fond des eaux du canal du Mozambique.

Le nouveau genre reçoit le nom de la conservatrice et l’espèce celui de la rivière à l’embouchure de laquelle elle a été trouvée: ce sera donc Latimeria chalumnae. Il faudra attendre 14 ans avant de trouver un second spécimen, autour des îles Comores (et c’est là que seront faites ensuite la plupart des découvertes[5]). 60 ans après la première pêche miraculeuse, une seconde espèce est identifiée en 1999: Latimeria menadoensis.

Depuis ses grands-parents du Crétacé, Latimeria n’a pas beaucoup changé, mais on peut désormais l’étudier plus facilement, y compris ses tissus mous. Aujourd’hui les poissons osseux ont une vessie natatoire: un petit sac rempli de gaz qui leur sert de ballast ; chez les dipneustes il a évolué en un poumon rudimentaire… et chez les cœlacanthes, la poche est entièrement remplie de graisse !  Leurs nageoires, elles, ont conservé leur aspect hybride entre la celle d’une truite et une vraie patte. Quelque part au cours de leur évolution, leurs ancêtres ont renoncé à la surface pour s’enfoncer vers les grandes profondeurs et s’y adapter. On ne les reverra plus avant le XXe siècle.

Et au XXIe, ils sont déjà menacés d’extinction.


Aller plus loin

  • Il aura fallu attendre encore longtemps après Latimer et Smith, mais on a aujourd’hui des images du cœlacanthe dans son milieu naturel: un film de l’expédition Gombessa (l’un des noms comoriens du cœlacanthe), et plus de détails sur celle-ci (menée en 2013 par le Muséum d’histoire naturelle). Mais la chasse aux fossiles continue aussi ! avec un nouveau cœlacanthe fossile un peu bizarre, toujours en Suisse.
  • Latimeria a souvent été qualifié de « fossile vivant »… Mais si l’oxymore est plaisant, il n’est pas forcément judicieux. D’abord parce que ça sous-entend qu’il n’aurait pas du tout évolué depuis les fossiles les plus récents: or, même si elle a évolué plutôt lentement, l’espèce actuelle est (entre autres) 4 ou 5 fois plus grande que tous les fossiles connus. D’autre part, il est probable qu’on ne l’appellerait pas comme ça si, ayant découvert le poisson vivant avant son fossile, on ne l’avait jamais cru éteint. Un article plus détaillé [en anglais] sur l’évolution des cœlacanthes et les biais de vocabulaire à éviter, et une autre discussion [en français] sur le sujet. Et puis, qui sait, peut-être finira-t-on par combler la lacune en trouvant enfin des fossiles de cœlacanthes plus récents que le Crétacé !
  • Bien avant les premiers dinosaures, il y a eu les premiers crustacés, poissons, insectes, amphibiens, reptiles et mammifères: Walking with monsters,  série documentaire de 2005 de la BBC [en anglais].
  • Le cœlacanthe et la sardine sont des poissons. Mais leur ancêtre commun est aussi l’ancêtre commun à la sardine et au chimpanzé… et au lézard, et au kangourou: alors ceux-ci devraient aussi être des poissons ! Voilà pourquoi « les poissons n’existent pas » (ou du moins, techniquement, ce n’est pas un clade monophylétique — les reptiles non plus, sauf à y faire entrer les oiseaux).
  • Naturaliser un poisson, on imagine bien que c’est un exercice délicat. Sur les plaisirs (notamment olfactifs) de la taxidermie, cet extraordinaire documentaire sonore sur la zoothèque du Muséum d’histoire naturelle, sur France Culture.

[1] Par ailleurs l’un des pionniers de l’étude des glaciers et des glaciations. L’histoire ne dit pas s’il était aussi doué au jeu de paume.
[2] Le premier d’entre eux porte le joli nom d’Elginerpeton. Il a des airs de têtard à 4 pattes, mais en plus gros: environ 1,5 m de longueur. Ses quelques ossements ont été trouvés en 1995 en Écosse, et datés à 375 millions d’années.
[3] Parmi eux, seuls quelques uns des futurs oiseaux ont survécu.
[4] Bien sûr, les pêcheurs tout autour du canal du Mozambique, eux, en avaient déjà remonté quelques uns. Mais malgré sa taille il n’est pas très bon à manger: sa chair, paraît-il, est huileuse, fade et pas très digeste.

[5] Il a d’ailleurs orné des pièces de monnaie et des timbres de l’archipel. Mais récemment, on a aussi trouvé des cœlacanthes du côté de l’Indonésie.

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