À Göttingen, à Göttingen

Comme c’est aujourd’hui le 20ème anniversaire de la mort de Barbara, c’est le moment de faire un petit billet en musique, et sur un sujet autour duquel on a déjà tourné depuis un certain temps: Göttingen. Comme le chante Barbara, c’est une charmante petite ville en plein milieu de l’Allemagne. Pas très grande: quelque chose comme Orléans, Besançon ou Perpignan. Et pour autant, son université Georg-August est la plus célèbre du pays.

La ville du Prince


Au XIXe siècle, c’était déjà pas mal: nous avons déjà croisé le chimiste Friedrich Wöhler fabriquant de l’urée. On trouverait aussi Robert Koch (comme le bacille) et les mathématiciens Dirichlet et Riemann, mais c’est évidemment la statue de Carl-Friedrich Gauss, Princeps mathematicorum, qui domine le paysage. Et d’ailleurs les célébrités ne sont pas qu’en sciences dures: les frères Grimm aussi travaillent à Göttingen, tout comme le linguiste Georg Friedrich Grotefend, qui est le premier à déchiffrer des textes cunéiformes.

Mais c’est un peu plus tard que la formation de l’état allemand va indirectement accoucher d’un fabuleux âge d’or à Göttingen. La ville se retrouve rattachée à la Prusse, puis à l’Empire.  Or, en charge de l’éducation dans l’administration prussienne, il y a un certain Friedrich Althoff, dont la politique va donner une immense envergure à la science allemande. Et dès 1886, Göttingen fait un recrutement des plus judicieux en donnant une chaire au mathématicien Felix Klein (comme la bouteille bizarre).

Première génération

Au tournant du siècle, Klein va réussir à attirer toute une ribambelle de diplômés de Königsberg, qui cède sa place de capitale mathématique. Le jeune David Hilbert, 33 ans, arrive en 1895: c’est lui le futur patron des mathématiques allemandes. Le rejoignent bientôt Hermann Minkowski, Woldemar Voigt, Emil Wiechert et Arnold Sommerfeld, tous diplômés en Prusse orientale. Le premier élabore les aspects mathématiques de la relativité restreinte, aidé par le second qui a formulé les transformations qu’on appelle « de Lorentz ». Wiechert a manqué de découvrir l’électron, mais il est le premier à construire des sismographes, et fonde un département inédit: celui de géophysique. Enfin Sommerfeld fait partie de la première génération de la « mécanique des quanta »: il co-signe le modèle de l’atome de Bohr.

Et puis arrivent encore les mathématiciens Hermann Weyl, Richard Courant, Edmund Landau, John von Neumann, Max Abraham, Emmy Noether (dans les conditions difficiles qu’on a vues dans le billet précédent), et le physicien Max Born. Rien que ça… et pourtant ce n’est que le début.

« La fontaine de sagesse quantique »

Car Sommerfeld[1] et Born vont bientôt mettre sur les rails une véritable génération dorée: une bonne douzaine de leurs étudiants et assistants obtiendront un prix Nobel ! Vers la fin des années 1920, c’est à Göttingen que Werner Heisenberg, Pascual Jordan et Max Born révolutionnent la physique en 3 articles, posant les bases définitives de la mécanique quantique[2]. Viennent encore les épauler Pauli, Hund, Goeppert-Mayer, Oppenheimer, Franck (et, ironie du sort, c’est aussi à Göttingen que mourra Max Planck).

Et pendant ce temps-là, on ne chôme pas non plus dans les autres disciplines. Le département de chimie compte dans ses rangs 2 futurs prix Nobel: Walther Nernst, l’auteur du 3e principe de la thermodynamique, et Richard Zsigmondy, pionnier de l’étude des colloïdes. Mais il y a encore la mécanique: arrivé en 1904, Ludwig Prandtl, l’un des premiers à étudier les écoulements turbulents, fonde le département d’aérodynamique (où il supervisera d’ailleurs Theodore von Kármán).

Das Ende

Mais tandis que les départements de Göttingen sont florissants, ce n’est pas le cas du pays autour d’eux. Il y a d’abord la première guerre mondiale, qui mobilise certains scientifiques, et après laquelle les savants allemands seront interdits de congrès internationaux pendant 8 ans. Et bien sûr les difficultés de la République de Weimar, étranglée entre la crise économique et le traité de Versailles. La bulle prospère qu’est l’université de Göttingen n’est pas étanche. Le 7 avril 1933, les Nazis qui viennent d’arriver au pouvoir suspendent tous les scientifiques juifs de leurs postes d’enseignant. Souvent accueillis pour un temps par Niels Bohr à Copenhague, ils ne tardent pas à rejoindre la Grande-Bretagne et surtout les États-Unis. Le département de Göttingen se retrouve dispersé aux quatre vents: Born à Édimbourg, Noether à Bryn Mawr, Pauli et von Neumann à Princeton (où ils retrouvent Einstein), Courant à New York, Franck à Chicago, Teller à Washington[3]. Un an après, le nouveau ministre du Reich a l’aplomb de demander à Hilbert si son département de Göttingen a pâti de leur mesure. Hilbert:

« Pâti ? Il n’en a pas du tout pâti, Monsieur le Ministre.

 

Il n’existe plus du tout.« 


Aller plus loin

  • Quelques années plus tard, plusieurs anciens de Göttingen se retrouveront réunis dans les laboratoires de Los Alamos, en charge du projet Manhattan de fabrication de la bombe atomique: Edward Teller (qui sera aussi à l’origine de la bombe H), John von Neumann, Maria Goeppert-Mayer, James Franck et bien sûr Robert Oppenheimer (plus encore Enrico Fermi, venu d’Italie, et qui avait aussi passé quelque temps comme étudiant à Göttingen).

[1] Qui partira ensuite à Munich.
[2] Avec quand même ceux, contemporains, de Schrödinger et Dirac, qui n’étaient pas à Göttingen.
[3] D’autres, comme Heisenberg, Jordan ou Prandtl, ne s’accommoderont pas trop mal du changement de régime.

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3 réflexions sur “À Göttingen, à Göttingen

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