Alma Mater

Avant de chausser les raquettes, et puisqu’il s’est écoulé deux ans depuis la disparition d’Umberto Eco, relisons son 4e roman: Baudolino. Un roman qui (comme une bonne partie de son œuvre) tourne autour de ce qui, au Moyen-Âge, ne s’appelait pas encore des fake news. Baudolino, c’est le héros, et c’est un fieffé menteur… sauf que tout ce qu’il invente a une fâcheuse tendance à prendre corps dans le monde réel. Eco l’imagine donc à l’origine de toutes les falsifications de son époque: c’est lui qui invente les dépouilles des Rois Mages (et même leurs noms !) de la cathédrale de Cologne, c’est lui qui écrit la lettre du Prêtre Jean, et même qui lance le mythe du Graal (et du coup il le trouve, évidemment).

Baudolino est un natif de la petite ville piémontaise d’Alexandrie, comme Eco. Mais comme celui-ci a fait presque toute sa carrière universitaire à l’université de Bologne, il était logique qu’il en profite pour lui rendre hommage.

Au milieu du XIIe siècle, Baudolino est l’un des conseillers du saint et germanique empereur Frédéric Barberousse, lequel a du mal à imposer son autorité en Italie. Mais il n’est pas très chaud à l’idée de la faire encore confirmer par le pape, au risque de passer pour son inférieur[1]. Dans le roman, c’est donc Baudolino qui lui suggère de faire proclamer sa suprématie par les professeurs de droit qui ont commencé à s’organiser à Bologne. En échange de ce menu service, il suffirait que l’empereur leur accorde le droit d’être indépendants, de lui-même et du pape, et d’exercer à leur guise. Donnant-donnant, tout le monde est content.

Dans le monde réel, c’est en 1158 que l’empereur accorde aux juristes bolonais une charte, dite « Authentica Habita » ou « Privilegium Scholasticum »: l’Empire donne aux étudiants (et notamment aux étrangers venus suivres les enseignements des docteurs italiens) des garanties de sécurité. Et elle donne aussi à ce qu’on va désormais appeler une université des privilèges d’indépendance vis-à-vis du pouvoir (qu’il soit temporel ou spirituel). Une relative autonomie[2] qui, 1000 ans plus tard, nourrit encore le concept de liberté académique.

En tout cas, sur le moment, ça marche: même le pape ne tardera pas à confirmer le privilège donné par l’empereur. Pour le moment, le rassemblement de Bologne n’est pas très scientifique. Mais bientôt de nouvelles disciplines viendront s’ajouter au droit: langues, rhétorique, mathématiques. Bientôt encore, sur la montagne Sainte-Geneviève, les savants parisiens et leurs étudiants commenceront à imiter leurs collègues italiens, et se verront accorder les mêmes droits par Philippe Auguste.  Puis rebelote dans deux petites villes anglaises: Oxford et Cambridge. Et Salamanque en Espagne… Les universités se mettent à pousser comme des champignons, et le savoir va définitivement s’échapper des seuls monastères[3].

Barberousse et le LMD

Mais revenons à Bologne: sur le sceau de la toute première université, il y a le sigle « Alma mater studiorum »: la mère nourricière des études. Quoi de plus naturel, donc, que les anglophones (qui sont toujours plus latinophiles que nous) désignent par l’expression « alma mater » leur université de formation ? Et quoi de plus logique, enfin, que l’on ait baptisé du nom de Bologne le récent processus de convergence des systèmes universitaires européens (et son cortège de réformes simplissimes comme le LMD)…

 


Aller plus loin

  • Plus de « faux » chez Umberto Eco: La Guerre du faux (essai), l’invention de la théorie du complot ultime (Le Pendule de Foucault), la fabrication des protocoles des sages de Sion (Le Cimetière de Prague), et des fake news journalistiques au sens moderne (Numéro Zéro).
  • En France, la liberté académique est inscrite dans le code de l’éducation:
    • Article L123-9: « A l’égard des enseignants-chercheurs, des enseignants et des chercheurs, les universités et les établissements d’enseignement supérieur doivent assurer les moyens d’exercer leur activité d’enseignement et de recherche dans les conditions d’indépendance et de sérénité indispensables à la réflexion et à la création intellectuelle. »
    • Article L141-6: « Le service public de l’enseignement supérieur est laïque et indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique ; il tend à l’objectivité du savoir ; il respecte la diversité des opinions. Il doit garantir à l’enseignement et à la recherche leurs possibilités de libre développement scientifique, créateur et critique. »
    • Article L952-2: « Les enseignants-chercheurs, les enseignants et les chercheurs jouissent d’une pleine indépendance et d’une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires et aux dispositions du présent code, les principes de tolérance et d’objectivité. ».
  • Inévitablement, les privilèges accordés aux étudiants et professeurs (qui notamment pouvaient échapper au pouvoir judiciaire ordinaire) par rapport aux habitants des villes ont fini par engendrer quelques conflits: c’est plus euphonique en anglais, et cela donne le Town and Gown (la lutte entre la ville et la toge). C’est même à l’un de ces conflits qu’on doit la fondation de l’université de Cambridge, créée par des savants ayant été chassés d’Oxford.

[1] Encore quelques années, et il ira jusqu’à faire nommer un anti-pape contre Alexandre III. 
[2] Relative puisqu’évidemment, il y a toujours quelqu’un qui tient les cordons de la bourse. 
[3] Dans le Nom de la rose, qui se passe presque 200 ans après Baudolino, l’abbé réactionnaire déplore que son institution soit en train de perdre le monopole des études.

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2 réflexions sur “Alma Mater

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