Do you speak science ?

Retour à Babel: la conclusion de ce vieux billet, c’était que depuis quelques décennies les publications scientifiques ont trouvé leur nouvelle lingua franca… et pas de surprise, c’est l’anglais ! Au point que, comme ailleurs, l’excès d’anglicismes dans un texte scientifique français finit parfois par agacer. Bon, mais est-ce à dire qu’on s’ennuie dans un mono-linguisme déprimant ? Pas tout à fait. Évidemment, le langage scientifique a toujours fabriqué beaucoup de mots avec des racines grecques et latines, mais ceux-là finissent par passer inaperçus. Mais heureusement, les autres langues n’ont pas encore complètement abandonné le terrain !

Bien sûr, en biologie, cela va presque de soi, et depuis longtemps: des myriades d’animaux et de végétaux plus ou moins exotiques ont été baptisées[1] d’après les noms que leurs donnaient ceux qui les connaissaient depuis longtemps. Du kangourou à l’orang-outan, de l’ylang-ylang au pangolin, de l’axolotl au baobab, de la gazelle à la cacahuète… il est vain de vouloir en faire la liste ! Remontons plutôt à l’échelle de l’écosystème: la steppe, c’est du russe. Comme la taïga et la toundra, mais inspirées respectivement par les langues altaï et same. La savane, par contre, c’est de l’espagnol.

Et décidément, les mots de la géographie physique pour décrire les paysages sont très cosmopolites, même quand on n’y fait plus toujours très attention. Dans le désert on trouve, empruntés à l’arabe, des oueds, des regs et des ergs (que connaissent tous les cruciverbistes). Ainsi que des dunes (néerlandais) qui peuvent être des nebkas, des seifs (arabe) ou des barkhanes (kazakh). Dans les terres arides toujours, il arrive qu’on voie des grands plateaux tabulaires, comme dans l’Ouest américain: on parle alors de mesa (espagnol). Et des lacs salés, plus ou moins asséchés: ce sont des salars (espagnol) ou des chotts (arabe).

Géologie polyglotte

Mais changeons de climat… une ancienne vallée glaciaire ennoyée, c’est un fjord (norvégien), un gros glaçon un iceberg (déformation anglaise d’un mot germanique ou scandinave), une grande calotte glaciaire un inlandsis (suédois). Sous les anciens glaciers on peut observer un sandur (islandais), des drumlins ou des eskers (irlandais). Ressemblent aux fjords, mais en moins encaissés, une ria (espagnol ou portugais) ou un aber (breton). Partons plus à l’est: les Vosges et la Forêt Noire, ce sont des horsts, séparés par le graben (tout ça de l’allemand) dans lequel coule le Rhin.

Les catastrophes naturelles, elles aussi, sont marquées par la langue de ceux qui les subissent. Tout le monde connaît maintenant les « vagues de port » que sont les tsunamis (japonais). Une coulée de boue sur les flancs d’un volcan, c’est un lahar (javanais). Si c’est un grand glissement de terrain qui s’étale dans une vallée montagneuse, on parlera plutôt d’un sturzstrom (allemand). Et pour une grande débâcle glaciaire, d’un jökulhlaup (islandais). Un petit affaissement dû à un sous-sol fragile, c’est une doline (mot slave). Mais un immense grand cratère d’effondrement volcanique est une caldeira (portugais) (ou une caldera espagnole). Une coulée de lave peut être de type pahoehoe (très fluide, d’aspect lisse ou cordé) ou de type  aa (épaisse, très rugueuse), deux mots hawaiiens. Et bien sûr, si c’est de l’eau chaude qui sort, c’est un geyser (islandais).

On passe aux cailloux ? Même leur forme s’écrit parfois en langue étrangère: ceux qui sont taillés par le vent sont des einkanter, zweikanter ou dreikanter. En allemand aussi, un minéral riche en uranium, qu’on trouvait beaucoup en Bohême:  la pechblende. Le kaolin pour la porcelaine, c’est du chinois… et le corindon du tamoul via le hindi ! Des accumulations de limons forment du loess (suisse alémanique); les terres noires et fertiles des grandes plaines eurasiennes, c’est du tchernoziom. Plus familier, le talc est pourtant arabe, et même le granite est italien !

Paysages abstraits

Mais ça ne veut pas dire que les disciplines plus abstraites sont en reste. Le vocabulaire mathématique emprunte évidemment depuis longtemps à l’arabe: l’algèbre, les chiffres eux-mêmes, dont bien sûr le zéro, sont hérités des mathématiques arabo-persanes du Moyen-Âge. Et bien sûr, si les fameux algorithmes qu’on voit maintenant partout ont une sonorité hellénique, ils saluent en fait la mémoire du mathématicien persan Al-Kuwarizmi[2]. Au tournant des XIXe et XXe siècles, c’est l’école allemande qui dominait les mathématiques ? Les anglophones en gardent la trace quand, en algèbre linéaire, leurs vecteurs et valeurs propres se disent eigenvectors et eigenvalues.

Et en physique ? Plusieurs mots allemands encore: on peut faire de la photographie schlieren (par exemple de la turbulence au-dessus d’une bougie), observer un bremsstrahlung (à vos souhaits), c’est-à-dire un rayonnement de freinage d’électrons, ou encore dans le ciel étoilé la faible lueur du gegenstein. Baptisé par Enrico Fermi, le neutrino n’est-il pas un petit neutron italien ? Et évidemment, il y a les quarks, dont on ne saura jamais à quelle langue James Joyce les a empruntés.

Pardon my french

Bref, même quand c’est en anglais, faire des sciences c’est utiliser tout plein de mots dans plein de langues différentes. Mais alors, et le français dans tout ça ? Eh bien il n’y a pas de raison: dans la littérature anglophone, on trouve aussi des mots qui sonnent bizarrement familiers ! En géologie encore: certaines structures rocheuses en forme de chapelets de saucisses ont été baptisées très élégamment de boudinage. D’autres, façonnées par les glaciers[3], sont des moraines ou des rôches moutonnées. Les bords surélevés d’un éboulement, ce sont des levees (sans accent). Dans les paysages comme sur une courbe en physique, on peut observer un plateau. En biologie, on parle de milieu intérieur (in french dans le texte). Et finalement, il peut même arriver aux astronomes d’utiliser un coudé telescope. Apprendre les langues en faisant des sciences: joyeuse bonne idée !


Aller plus loin


[1] Pour leur nom vernaculaire, du moins, et parfois avec plusieurs intermédiaires…
[2] Et par son intermédiaire le rôle des royaumes centre-asiatiques dans l’histoire des sciences.
[3] Celui-ci est prononcé à l’anglaise, mais il n’a rien à voir avec la racine ice, et a bien été emprunté au français lui aussi.

 

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