Les oubliés des paillasses

Quand les scientifiques veulent rendre hommage à un de leurs brillants collègues, ils baptisent quelque chose à son nom. Une bestiole, une plante, une maladie qu’il a décrite; un théorème qu’il a démontré; l’équation ou la théorie entière qu’il a établie; la constante qu’il a introduite. Peut-être est-ce la consécration ultime: nombre de physiciens sont même  devenus des noms communs à travers une unité de mesure[1].

Et puis il y a des hommages plus discrets, pour des contributions peut-être plus modestes, mais qu’on utilise tellement tous les jours dans tous les labos du monde… qu’on en a fini par oublier qui étaient leurs auteurs ! On va faire un petit top 7 pour réparer ça.

1. Une boîte ronde

L’exemple qui incarne peut-être le mieux ce genre d’oubli, c’est un ustensile on ne peut plus simple, et qu’on consomme tous les jours par centaines sur les paillasses de tous les départements de biologie. Une simple petite boîte cylindrique, toute plate, transparente, qu’on remplit d’un gel nutritif pour y faire croître bactéries, levures ou autres champignons: la fameuse boîte de Petri. Largement plus fameuse, de fait, que celui qui lui donna son nom mais dont pas grand monde ne se souvient: le biologiste allemand Julius Petri (1852-1921), qui passa l’essentiel de sa carrière dans le laboratoire berlinois du grand bactériologiste Robert Koch (qui identifia le bacille de la tuberculose).

2. Un flacon à peu près conique

Juste derrière notre vainqueur, une fiole en verre en apparence tout ce qu’il y a de plus banale, qu’on retrouve sur toutes les paillasses de chimie: c’est l’erlenmeyer. Attention à ne pas vous mélanger dans la verrerie si vous croisez Walter White: un erlenmeyer c’est un fond plat, une section conique qui se rétrécit jusqu’à un col cylindrique. Qui en a eu l’idée ? Encore un Allemand, Emil Erlenmeyer (1825-1909), professeur à Heidelberg puis Munich, spécialiste de chimie organique. Eh oui, car il a fait d’autres choses que d’imposer son modèle préféré de fiole: établi la règle de tautomérisation aldéhyde-alcool, déterminé la formule du naphtalène, isolé l’acide glycolique.

3. Un robinet

Dernier sur notre podium, et encore un jouet habituel de chimiste, même si l’électricité tend à remplacer le gaz dans les salles de TP: le bec Bunsen, pour délivrer une jolie flamme un peu plus nette qu’avec un campingaz. Et le plus ironique, c’est que Robert Bunsen (1811-1899) n’a en fait pas grand chose à voir avec l’invention de l’appareil ! Mais bon, le (encore !) chimiste allemand, qui se trouve être le directeur de thèse d’Emil Erlenmeyer, a quand même une belle carrière à côté de ça: un antidote à l’arsenic, une expédition géologique en Islande et une théorie des geysers, beaucoup de travaux en électrolyse, et surtout l’utilisation de la spectroscopie (donc de la flamme) pour identifier de nouveaux éléments: le césium et le rubidium.

4. Encore une fiole !

Pas étonnant que le pauvre Jesse Pinkman ait du mal à s’y retrouver dans la verrerie. Si vous voulez faire le vide dans un erlenmeyer, vous faites un petit trou dans son col pour brancher un embout… et voilà que votre erlenmeyer devient une fiole Büchner ! Sur laquelle  il est d’usage de poser un entonnoir à fond plat (pour mettre un filtre), lequel porte le même nom. Ernst Büchner (1850-1925) est un contemporain et compatriote de son presque homonyme et néanmoins lui aussi chimiste, le plus connu Eduard Buchner (prix Nobel en 1907). Pas facile de trouver beaucoup de choses sur l’inventeur de la fiole à vide, qui a passé sa carrière à la tête de l’entreprise familiale de synthèse de colorants.

5. Un buvard

Mais on pouvait déjà filtrer des liquides avant Büchner, si, si. Par exemple avec un simple papier au maillage assez serré… le papier joseph. Est-ce parce que le nom de famille avait déjà désigné une autre invention, beaucoup plus célèbre qu’on n’a conservé que son prénom ? Le concepteur éponyme de ce papier vélin n’est autre que le célèbre Joseph Montgolfier (1740-1810), certes pionnier, avec son frère, de l’aérostatique, mais d’abord héritier d’une longue lignée de papetiers ardéchois.

6. Un thermos

C’est sans doute le plus éminent de tous nos inventeurs, et peut-être aurait-il été mortifié que son nom ne reste attaché qu’à un récipient: le vase Dewar. Comme beaucoup de bouteilles « thermos », il possède une double paroi,  et on fait le vide entre les deux couches de métal. Ainsi, ni conduction ni convection à travers la bouteille: c’est la méthode qu’on utilise notamment pour stocker de l’azote liquide. Mais l’Écossais Sir James Dewar (1842-1923) n’était pas tant bardé de médailles pour son astuce pratique que pour l’ensemble de ses travaux en cryogénie, à commencer par les premières synthèses d’oxygène, de fluor ou encore d’hydrogène liquides.

7. Un chauffe-plat

C’est un peu mesquin: le banc Kofler n’est pas une simple plaque de métal chauffée; elle présente un gradient de température d’une extrémité (à 50°C) à l’autre (disons 250°C). Très pratique et plus précise que le tube précédent: on prend une pincée d’une poudre inconnue, on la pose du côté le moins chaud, puis on la pousse doucement jusqu’à la voir fondre. L’ingénieux appareil a été baptisé du nom du couple de pharmacologues autrichiens qui l’a développé avec d’autres méthodes de microscopie dans les années 1930: Ludwig and Adelheid Kofler. Un nom devenu un peu embarrassant puisque, très tôt engagé dans la SS, Ludwig Kofler s’est suicidé après guerre, deux ans juste après la publication de leur invention.


Aller plus loin

  • On aurait pu continuer encore longtemps la liste (qui peut vite ressembler à un annuaire de la chimie allemande du XIXe siècle)… Le tube de Nessler, celui de Thiele, l’extracteur de Kutscher-Streudel, le bec Auer… et puisqu’il faut une exception, la colonne de Vigreux.
  • Mais la chimie n’a évidemment pas le monopole des prête-noms pour ses instruments: on dit bien souvent « un Michelson » ou « un Pérot-Fabry » (interféromètre de), « un Schmidt-Cassegrain » ou « un Maksutov » (télescope de), « un Raman » ou « un Brillouin » (spectromètre de), etc.
  • Il va de soi que, ne serait-ce que pour réviser un peu la nomenclature de la verrerie en chimie, on ne saurait trop recommander à ceux qui auraient eu une longue absence ces 10 dernières années d’aller vite regarder les 5 saisons (et demi) de Breaking Bad.

[1] Quasiment tous les plus grands physiciens des XVIIIe et XIXe siècles y sont passés: Pascal, Newton, Ampère, Volta, Joule, Watt, Kelvin, Tesla, Faraday, Siemens, Ohm, Hertz… 

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