Le monstre ressurgi

Le jour se lève tout juste sur l’Océan Indien, ce matin du 22 décembre 1938. Au large du petit village de Kayser’s Beach, sur la côte orientale de l’Afrique du Sud, le bateau de pêche Aristea remonte une dernière fois ses filets avant de rentrer au port. Sur le pont s’étalent pas moins de 3 tonnes de poisson. Et dans la masse de moins en moins frétillante, un drôle de monstre bleuté. 1,5 mètre de long. 60 kg. Des nageoires hérissées de pointes et une gueule encore prête à mordre, malgré les heures passées hors de l’eau !

Lire la suite

Publicités

CSI: Woolwich

Pendant des siècles, l’arsenic a été « le roi des poisons et le poison des rois ». Il est relativement facile à extraire de certaines roches: on le trouve sous la forme d’un sulfure jaune, l’orpiment, qui comme son nom l’indique peut servir de pigment doré. Au Moyen-Âge on réussit, en calcinant ce minéral, à produire de l’oxyde d’arsenic. Soit une poudre blanche très toxique, et de surcroît parfaitement inodore: parfait pour tuer les souris dans la cave, donc, mais aussi facile à dissoudre dans le vin ou la soupe. Et en plus, les symptômes de l’empoisonnement ne sont pas très spécifiques: diarrhées, vomissements, crampes… à une époque où les épidémies sont courantes, comment distinguer un assassinat d’une fièvre quelconque ou d’une attaque de choléra ?

Lire la suite

Le test de paternité

Ces derniers temps, j’ai l’impression qu’au milieu d’une étrange résurgence de terres plates et de complots apolliniens, on observe de plus en plus souvent une autre curiosité: aussitôt le nom d’Einstein mentionné, il se trouve quelqu’un pour lancer un commentaire plein de subtilité du genre « cet Einstein n’est qu’un voleur et un imposteur, il a tout pompé sur Poincaré[1]/sur Lorentz/sur Hilbert[2], etc ». Et c’est énervant, pour plusieurs raisons.

Lire la suite

Cet article est truffé d’erreurs

Le jeune homme ci-contre s’appelle William Thomson. Bientôt il aura une grande barbe blanche, et il sera devenu l’un des plus grands physiciens du XIXe siècle. À sa mort, en 1907, il aura publié quelque 650 articles et contribué à tous les champs de la physique de son époque.

Il aura formulé l’une des versions du second principe de la thermodynamique (un cycle monotherme ne peut être moteur). Modélisé le comportement des matériaux à la fois visqueux et élastiques. Laissé son nom à une instabilité d’écoulement qu’on peut observer dans les nuages. Formalisé l’existence du zéro absolu, et laissé son nom à l’unité des températures. Et ses talents s’étendront aussi à l’ingénierie: avec son frère il concevra un appareil capable d’opérer une transformée de Fourier et de sommer des sinusoïdes… de manière purement mécanique. Fera breveter un galvanomètre qui améliore la vitesse du télégraphe électrique. Prendra finalement la direction scientifique de l’Atlantic Telegraph Company, qui parvient à poser le premier câble sous-marin entre l’Irlande et Terre-Neuve. Le 16 août 1858, le premier message mettra 17 heures à traverser l’Atlantique. En 1866, grâce aux inventions de Thomson, seulement 12 minutes: William Thomson devient Sir William Thomson. Et en 1892, pour l’ensemble de sa carrière [1], il est fait baron — c’est la première fois qu’un scientifique est élevé à un tel rang. On le connaîtra désormais sous le nom de Lord Kelvin.

Ce Lord Kelvin est donc un des géants de son siècle. Et même les géants se trompent.

Lire la suite

Renversant !

On dit souvent que les vieilles disciplines scientifiques ont toutes connu un bouleversement d’ampleur quasi-métaphysique au cours du XXe siècle. C’est en physique que ça commence, avec la relativité restreinte puis générale d’Einstein. Puis à nouveau avec la mécanique quantique de Planck, Einstein, Heisenberg, Dirac, Schrödinger et les autres, et qui révolutionnera aussi la chimie. En 1953, Franklin, Watson et Crick découvrent la structure de l’ADN: la biologie ne sera plus jamais la même. Et le dernier domaine à avoir radicalement changé de visage, c’est la géologie.

Au cours des années 60, la théorie de la tectonique des plaques s’est affirmée au point qu’on a du mal, aujourd’hui, à imaginer ce que pouvait être la géologie avant. Tout en amont de cette révolution, il y a une découverte fortuite, anodine, mais à la portée considérable. Et pourtant… qui connaît le nom de Bernard Brunhes ?

Lire la suite

Élémentaire, mon cher Adso !

Un jour par force de nature on pourra faire des instruments de navigation grâce à quoi les bateaux iront commandés par un seul homme, et bien plus vite que poussés par des voiles ou des rames; et il y aura des chariots avançant à une vitesse inimaginable, quoique sans recourir à la force animale, et des machines volantes conçues de telle façon qu’un homme assis en leur sein, en manipulant un levier, fera battre des ailes artificielles, imitant ainsi le vol d’un oiseau. Et des instruments minuscules qui soulèvent des poids infinis et des véhicules qui permettent de voyager sur le fond de la mer. [prologue]

Jules Verne ? Léonard de Vinci ? Raté: c’est écrit vers 1260, en plein cœur du Moyen-Âge, par le moine franciscain Roger Bacon, que cite l’enquêteur Guillaume de Baskerville dans le Nom de la rose.  Parmi tous les angles sous lesquels peuvent se lire les aventures du Sherlock Holmes médiéval, voyons donc celui de l’histoire des sciences ! Lecture d’autant plus utile qu’on a trop souvent tendance à faire commencer celle-ci à la Renaissance et avec le dit Léonard: très bonne occasion pour explorer un peu ce qui se faisait au tout début du XIVe siècle. Exploration d’autant plus facile que le savant Guillaume se fait un plaisir de tout expliquer au narrateur son novice, Adso de Melk.

Lire la suite

Sur leurs épaules

De nos jours, chaque année, quelque 2 ou 3 millions d’articles scientifiques sont publiés dans pas loin de 30 000 revues spécialisées. La réaction naturelle est d’être submergé, de constater que seule une toute petite fraction de ces papiers sont révolutionnaires, et éventuellement de déplorer pareil foisonnement. Lequel est démultiplié non seulement par l’efflorescence permanente des domaines de recherche, mais aussi par les injonctions politiques à « faire du chiffre » (publish or perish) — quitte, pour certains, à publier en 4 articles ce qui aurait pu être résumé en 4 pages.

À une époque déjà reculée, quelqu’un avait prédit que l’épaisseur des volumes de la Physical Review finirait par augmenter plus vite que la vitesse de la lumière… sans pour autant que cela ne contredise la théorie de la relativité, puisque ses pages ne contiendraient plus aucune information ! Cela étant, quand on jette un coup d’œil en arrière, on a aussi évidemment le biais inverse, qui tend à nous faire croire que tout ce qui se faisait était voué à une postérité glorieuse. Alors faisons un petit exercice ! Allons regarder ce qu’était le quotidien de la science en plein cœur du XIXe siècle. Prenons donc 150 ans de recul, pour faire bonne mesure.

Lire la suite

L’ordre des botanistes

Le 10 décembre 1848 est une date importante: c’est celle de la toute première élection présidentielle en France [1]. Mais non moins importante pour l’Histoire fut le 11 décembre, date à laquelle l’Académie des Sciences tenait sa séance, et où Auguste Bravais présentait un travail qui allait devenir le socle fondateur de la cristallographie. À partir d’arguments purement géométriques, il montre qu’il existe 14 réseaux cristallins — pas un de plus, pas un de moins —, qui déterminent toutes les structures possibles pour les minéraux. À l’intersection de la géologie, de la chimie et de la géologie et de la physique, la cristallographie est désormais pourvue d’une base mathématique solide, et lancée sur de bons rails.

Lire la suite

Le vrai nom de la Bête

Voilà donc que le petit dernier dans l’impitoyable famille des réseaux sociaux a choisi un nom qui le destine peut-être à devenir l’équivalent des poids lourds d’internet: Mastodon. Version anglaise curieusement élaguée du mastodonte, terme qui en français a complètement perdu son sens originel pour devenir au sens figuré un synonyme de «personne ou objet de proportions gigantesques». Repartons donc sur les traces de la grosse bête pour une petite exploration paléonto-étymologique !

Lire la suite