La marée n’attend pas

Nous sommes en 55 av. J.-C. Toute la Gaule est occupée par les Romains. Toute ? Ah ben non, la campagne de Jules César ne fait que commencer. Présentement, il est occupé à soumettre les Belges, qui comme chacun sait, de tous les peuples de la Gaule sont le plus brave[1].  Et en plus, ils reçoivent des renforts venus de la grande île de l’autre côté du détroit… voilà pourquoi César se décide à faire un tour en Bretagne (la grande). Il fait le fier, sur la photo, mais en fait les choses se gâtent rapidement:

Il se trouva que cette nuit-là même la lune était en son plein, époque ordinaire des plus hautes marées de l’Océan. Nos soldats l’ignoraient. L’eau eut donc bientôt rempli les galères dont César s’était servi pour le transport de l’armée et qu’il avait mises à sec. Les vaisseaux de charge, restés à l’ancre dans la rade, étaient battus par les flots, sans qu’il y eût aucun moyen de les gouverner ni de les secourir.

La Guerre des Gaules, livre IV.29

Lire la suite

Publicités

Le rouge et le blanc

Il y a déjà quelque temps, on avait parlé d’un chimiste hollandais qui s’était amusé à laisser pourrir un bol d’urine pendant quelques mois (oui parce que la science, parfois, prend des chemins saugrenus). Eh bien en fait il n’était même pas le premier à jouer à ça. À la suite de l’alchimiste allemand Hennig Brandt en 1669, ils sont plusieurs à tenter une drôle d’expérience alchimique avec de l’urine putréfiée. Spoiler: pas la peine d’essayer… non, ça n’aide pas à changer le plomb en or.

Par contre, on finit par obtenir une nouvelle substance blanche ou jaunâtre, qui brille un peu dans le noir, et s’enflamme de manière très vive. À l’époque les seuls « éléments chimiques » connus le sont depuis longtemps: ce sont les métaux courants, le soufre, l’arsenic et le carbone. Cette drôle de matière blanche est toute nouvelle; on va l’appeler phosphore : un très beau mot grec pour dire « porteur de lumière ».

Lire la suite

La bouilloire à manivelle

Savez-vous ce que c’est que l’alésage ? J’avoue: je croyais que ça avait un rapport avec les matelas, mais en fait pas du tout: c’est l’opération qui consiste à façonner mécaniquement l’intérieur d’un cylindre. Un bon exemple, c’est l’usinage du tube des canons. Vers la fin du XVIIIe siècle, un certain Benjamin Thompson[1] observe les ouvriers qui s’attèlent à cette tâche à l’arsenal de Munich. En les regardant travailler, il n’est sûrement pas le premier à se faire la remarque: quand le foret attaque le métal, ça chauffe. Beaucoup.

Mais lui a envie d’en savoir plus. En 1798 il fait fabriquer tout spécialement un dispositif lui permettant de plonger et le canon, et la machine d’alésage dans un bac rempli d’eau. En 2 heures 30, il parvient à faire bouillir l’eau !

Lire la suite

Tremblements et stupeur

Proverbe de géologue: quand le sage montre la Lune, au lieu de regarder son doigt, on devrait aussi jeter un œil sous ses pieds.

À la fin du XIXe siècle, à Berlin, un certain Ernst von Rebeur-Paschwitz s’intéresse aux perturbations gravitationnelles dues au passage des astres dans le ciel. Dans le tout premier billet de ce blog nous avions vu les géomètres français découvrir au Pérou que la gravité exercée par une grosse montagne modifiait la direction du fil à plomb. Peut-on de même mesurer l’infime attraction qu’exercent la Lune, le Soleil — ou même Mars ou Jupiter ?

Pour visualiser ce genre de toutes petites perturbations de la pesanteur, l’astronome allemand a construit des pendules extrêmement précis, dont l’un est installé à l’Observatoire de Potsdam. Le 17 avril 1889, un peu avant 19h (heure locale), celui-ci enregistre un signal puissant et totalement imprévu. S’il n’est pas dû au passage d’un astre, d’où vient-il ?

Lire la suite

Histoire des tas de sable

Dans sa correspondance, Gustave Flaubert a une phrase qui pourrait être une définition parfaite de la démarche scientifique: «Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps».  On pourrait soutenir qu’à l’instar de la démarche artistique, la science consiste à poser un regard différent, ou même à regarder —tout court, quelque chose que personne n’avait encore vu. Et ainsi de nouveaux sujets de recherche peuvent surgir là où on n’attendait rien. Un bon exemple en est… le tas de sable ! Lire la suite

Le tombeau perdu de Syracuse

Profitons de l’été finissant et des dernières chaleurs pour une petite virée touristique en Sicile en compagnie, excusez du peu, de Cicéron. En l’an 709 de Rome (45 av. J.-C.), Marcus Tullius Cicero, ancien consul et père de la patrie, fête ses 60 ans et profite de sa retraite politique dans sa luxueuse villa de Tusculum, près de Rome. Des conversations philosophiques qu’il tient avec ses invités, il tire de nombreux ouvrages,  dont le recueil de dialogues Les Tusculanes. Dans un court passage de celui-ci, il se remémore sa jeunesse, quand il commençait sa carrière politique en tant que questeur (chargé du Trésor public) dans la province de Sicile:

Pendant que j’étais questeur en Sicile, je fus curieux de m’informer de son tombeau à Syracuse, où je trouvai qu’on le connaissait si peu, qu’on disait qu’il n’en restait aucun vestige; mais je le cherchai avec tant de soin, que je le déterrai enfin sous des ronces et des épines. Je fis cette découverte à la faveur de quelques vers, que je savais avoir été gravés sur son monument, et qui portaient qu’on avait placé au-dessus une sphère et un cylindre. M’étant donc transporté hors de l’une des portes de Syracuse, dans une campagne couverte d’un grand nombre de tombeaux, et regardant de toutes parts avec attention, je découvris sur une petite colonne qui s’élevait par-dessus les buissons, le cylindre et la sphère que je cherchais. 

Lire la suite

Longitude: zéro

Aujourd’hui nous sommes dans l’East End londonien, au-dessus d’une boucle de la Tamise, en face des docks de l’île aux Chiens, aujourd’hui reconvertis en quartier d’affaires. Depuis la rive on aperçoit, au fond d’un joli parc arboré comme savent en faire les Anglais, un modeste bâtiment de brique, surmonté d’une grosse boule rouge sur un mât. Nous sommes à Greenwich: origine de l’espace, et origine du temps.

Le problème du siècle

L’Observatoire Royal de Greenwich est fondé en 1675 par le roi d’Angleterre Charles II. Dans quel but ? Perfectionner les mesures astronomiques avec les meilleurs instruments de l’époque. Mais pourquoi la position des étoiles intéresse-t-elle tant la Couronne britannique ? Parce qu’elle espère prendre un avantage décisif sur les mers, en trouvant la solution à un vieux problème, après lequel toutes les puissances européennes courent depuis longtemps: le roi Philippe II d’Espagne proposait déjà en 1598 une récompense à qui le résoudrait. Galilée, Newton, Halley, Huygens, Römer, Cassini… tout ce que l’Europe compte de savants renommés s’y seront attaqués. En vain.

Lire la suite