Le vrai nom de la Bête

Voilà donc que le petit dernier dans l’impitoyable famille des réseaux sociaux a choisi un nom qui le destine peut-être à devenir l’équivalent des poids lourds d’internet: Mastodon. Version anglaise curieusement élaguée du mastodonte, terme qui en français a complètement perdu son sens originel pour devenir au sens figuré un synonyme de «personne ou objet de proportions gigantesques». Repartons donc sur les traces de la grosse bête pour une petite exploration paléonto-étymologique !

Les dents de géants

Nous sommes en 1739. La bête attend encore son heure, sur la rive gauche de la rivière Ohio, dans ce qui deviendra l’état du Kentucky. Pour les pionniers anglo-américains, c’est encore le far west: bien installés sur la côte atlantique, ils n’ont toujours pas franchi le massif des Appalaches. De leur côté, les Français ont certes pris pied sur le Saint-Laurent et la basse vallée du Mississipi… mais entre ces trois sphères d’influence, c’est encore une terra incognita pour les colons. Notre histoire commence quand une expédition française, menée par le baron de Longueuil, part de Montréal pour tenter de rallier la Nouvelle-Orléans. Pour ces quelques centaines d’hommes, il faut suivre les grands lacs, puis les pistes des bisons vers le sud, avant de tomber sur la vallée de la Belle Rivière, ou Oyo. Les guides indiens (Abenaquis, Algonquins et Iroquois) se chargent du ravitaillement de la troupe.


Or non loin d’un méandre de la rivière, un peu au sud du futur emplacement de Cincinnati, les Indiens connaissent un grand marais salé: voilà qui promet du gibier à profusion. Mais pas seulement… les guides rapportent aussi à Longueuil quelques ossements qu’ils ont déterrés du marais: trois énormes molaires, une défense en ivoire et un très gros fémur [1]. Pas étonnant que les Cherokees appellent la région le pays des monstres cornus aquatiques ! D’ailleurs, des colons n’ont-ils pas déjà trouvé dans la vallée de l’Hudson des «dents de géant» ? Longueuil, cependant, est peu friand de ces explications mythologiques. Sitôt parvenu à la Nouvelle-Orléans, il envoie les étonnantes trouvailles à Paris.

Deux animaux pour un squelette

Elles sont réceptionnées au Muséum par les deux grands naturalistes français de l’époque: Daubenton et Buffon. Il se trouve justement qu’à la même époque, des ossements et défenses de mamas (ou mamout), tout aussi imposants, sont arrivés de Sibérie. Daubenton réfute l’idée que ces os, trouvés sous terre, appartiendraient à de mystérieuses taupes géantes: les comparant à ceux de l’éléphant actuel, il affirme que le mammouth doit faire partie de la même famille. Or le fémur et la défense trouvés au Canada (selon la géographie de l’époque) sont aussi très similaires: l’éléphant et le mammouth auraient donc un cousin américain !

Si certains imaginent déjà voir ces pseudo-éléphants pâturer dans l’Ouest américain, l’idée que ces ossements appartiendraient à une espèce véritablement disparue fait son chemin. En revanche, les grosses molaires rapportées par Longueuil posent problème. Elles ne montrent pas de fines lames transversales, comme chez l’éléphant, mais plutôt de gros « tubercules ». Daubenton les attribue donc à une sorte de gros hippopotame. Nous sommes en 1764, 25 ans après la première découverte.

Syno-taxonomie

Mais entre-temps, la France a perdu la guerre de sept ans, et s’est vue contrainte de céder la Nouvelle-France à la Grande-Bretagne. Les colons anglais peuvent à leur tour explorer la vallée de l’Ohio, et trouvent de nouveaux ossements. Trouver des fossiles, c’est bien ; mais les identifier et les nommer, c’est mieux. Le médecin royal William Hunter, qui les reçoit,  doit bien admettre que tous les os appartiennent bien à un seul animal… qui ne peut donc pas être un éléphant ! En 1769 il lui donne un nouveau nom, qui démontre bien sa perplexité: ce sera l’incognitum (et ensuite Ohio incognitum). Un animal colossal qu’il imagine carnivore, ce qui ne manquera pas d’échauffer les imaginations chez les pionniers.

Les expéditions [2] et les trouvailles se multiplient. En 1792, le naturaliste britannique Robert Kerr décide d’appliquer au cousin américain la nouvelle nomenclature linéenne: oubliant le problème des molaires, il ne définit qu’un seul genre pour tous les « éléphants ». Au Kentucky on trouve donc Elephas americanus, qui vient côtoyer les espèces africanus, maximus (celui d’Asie) et primigenius (le mammouth sibérien). En 1799, le naturaliste allemand Johann Blumenbach [3] garde les mêmes noms pour éléphants et mammouth, mais décide d’introduire un nouveau genre rien que pour l’animal américain… ce qui entretient la confusion, puisqu’il le baptise Mammut ohioticum !

Le premier fossile

C’est le nouvel anatomiste du Muséum, Georges Cuvier, qui va mettre un terme aux controverses, tout en ajoutant encore une couche onomastique ! Dans son mémoire de 1799, republié en 1806 dans le tome 8 des Annales du Muséum, il fait le point (en près de 200 pages) sur plus de 60 ans de découvertes en matières d’éléphants, de mammouths et surtout de l’incognitum. Lequel prend sous sa plume une ampleur nouvelle:

Non seulement c’est ici le plus grand de tous les animaux fossiles ; c’est encore le premier qui ait convaincu les naturalistes qu’il pouvoit y avoir des espèces détruites: la grosseur monstrueuse de ses dents mâchelières [les molaires], les pointes formidables dont elles sont hérissées, ne pouvoient en effet manquer d’attirer l’attention ; et il étoit bien aisé de s’assurer qu’aucun des grands animaux que nous connoissons n’en a de cette forme ni de ce volume.

C’est définitif, les molaires « à tubercules » sont bien du même animal que le fémur, les défenses, le crâne, tous éléphantins. L’incognitum n’est donc pas un éléphant carnivore, ni même un mammouth, mais bien une espèce inédite ! Cuvier lui forge un nouveau nom de genre, en s’appuyant enfin sur sa spécificité anatomique: ce sera donc masto-donte, pour des dents (odontos) en forme de mammelons (mastos). Ces dents très caractéristiques traduisent le fait que l’animal américain n’a pas le même régime alimentaire que ses cousins: et pour cause, il vivait surtout dans des forêts de conifères, et mangeait plutôt des racines, des pommes de pin et des rameaux que de l’herbe.

Malheureusement pour Cuvier, sa jolie création hellénique ne restera qu’un nom vernaculaire: même si son premier discours devant l’Institut était antérieur, la publication de Mastodon giganteus et Mastodon ohioticus est arrivée après le baptême donné par Blumenbach. Après encore quelques décennies de confusion, qui verront la bête recevoir un nom exotique de plus (le Léviathan du Missouri, ou Missourium theristrocaulodon), les paléontologues finissent par clarifier la situation et donneront la priorité à l’anatomiste allemand.

Le nom et la rose

Les 3 espèces actuelles d’éléphant, réparties dans 2 genres, sont donc les derniers survivants de l’ordre des Proboscidiens (« qui ont une trompe »). Un ordre aujourd’hui ténu mais dans lequel on trouve pas moins de 170 espèces fossiles ! Et parmi elles, le mastodonte du Kentucky. Qui a conservé officiellement le nom de Mammut americanum, et appartient à la famille des Mammutidés… alors que ce n’est pas un mammouth ! Les « vrais » mammouths, eux, sont regroupés dans le genre Mammuthus, qui appartient à la famille des… Éléphantidés [4]! De quoi y perdre son latin. Surtout qu’on a désormais découvert des espèces de vrais mammouths en Amérique du Nord, et de mastodontes en Eurasie… Au moins les uns comme les autres se seront-ils éteints à peu près en même temps, à la fin de la dernière glaciation il y a 10 000 ans.

Mais de toute façon, entre-temps, le « mastodonte » forgé par Cuvier a pris son envol. Oublié par les nomenclatures officielles, il a perdu depuis longtemps son sens strictement anatomique pour devenir bien plus fréquemment le synonyme de quelque chose d’énorme… alors qu’il n’était finalement pas si gros que ça: plutôt la taille d’un petit éléphant d’Asie.


Aller plus loin

  • Le contenu de ce billet n’est qu’un maigre résumé des invraisemblables péripéties des molaires du mastodonte, racontées par Pascal Tassy dans L’invention du mastodonte, aux éditions Belin/Pour la science: un exemple parfait de récit historico-scientifico-culturel !
  • Si vous passez par le Kentucky, allez visiter le parc naturel de Big Bone Lick, dont les réserves de fossiles ont été largement pillées, mais où des bisons bien vivants ont été réintroduits ! Outre le mastodonte, on y a aussi trouvé des fossiles de paresseux géants, de cerfs géants, les ancêtres des bisons et des bœufs musqués… bref, toute la faune de l’Âge de glace !
  • Le numéro biographique sur Cuvier dans la collection de Pour la Science.
  • Le tome 8 des Annales du Muséum national d’histoire naturelle, avec les mémoires de Cuvier sur les éléphants, le mammouth et le mastodonte.
  • Et vous pouvez chercher le « mammut » sur l’arbre de la vie, remonter le fil… et voir que finalement les mammouths et les taupes ne sont pas si éloignés !

[1] Et ce gros os donnera son nom au parc naturel qu’on peut aujourd’hui visiter: Big Bone Lick.
[2] Dont celle du futur président américain Jefferson, grand amateur de paléontologie, et qui à Paris a discuté avec Buffon. 
[3] Auteur aussi d’une théorie raciale de l’espèce humaine basée sur la craniométrie et  appuyée sur l’idée de l’influence des climats.
[4] Et dans la classification actuelle, les éléphants d’Asie sont même plus proches des mammouths que des éléphants d’Afrique (les loxodontes) !

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