Jurassic Park reboot — DINO HUNTERS

Vous n’y avez sûrement pas échappé: en ce moment les dinosaures sont partout. Il y a un T. rex au Jardin des Plantes à Paris; en même temps sort le n-ième volet d’une série dans les salles de cinéma… et ce n’est peut-être pas un hasard, puisque cela fait aujourd’hui tout juste 25 ans qu’est sorti le premier Jurassic Park. Ce n’est pas que dans le scénario que le film de Spielberg ressuscitait les dinosaures: pour toute une génération, c’était le renouveau d’une mythologie paléontologique[1] un peu endormie depuis le Monde perdu de Conan Doyle et ses dérivés. Mais puisque c’est la mode des reboots, sacrifions-y et revenons aux sources !

À Central Park

Nous voilà donc au tout début du XXe siècle. Sir Arthur Conan Doyle fait paraître la première des aventures du professeur Challenger, qui part explorer quelque part en Amérique du Sud un plateau tellement isolé que les dinosaures y ont survécu. Il a le nez creux: en 1912 on est en pleine période de frénésie paléontologique. Certes, cela fait déjà longtemps que les « terribles lézards » ont été baptisés par l’Anglais Richard Owen. Mais depuis les années 1890 les choses se sont accélérées. Et aux géologues britanniques ont succédé leurs confrères américains.

À New-York, Henry Fairfield Osborn, héritier d’un millionnaire des chemins de fer, professeur à Princeton puis Columbia, règne sur les collections de fossiles du Muséum américain d’histoire naturelle. Confortablement installé sur Central Park, il va bénéficier du talent de deux aventuriers nés dans le far west: Barnum Brown au Kansas et Roy Chapman Andrews au Wisconsin. Deux quasi-autodidactes, habitués des longues virées dans le wilderness américain: Brown sillonne les états de l’ouest en quête de fossiles à déterrer ou racheter; Andrews se passionne pour l’ornithologie, la taxidermie et les récits des grandes explorations.

Hell Creek

1900: l’époque est à la ruée vers l’os. Plusieurs magnats de l’industrie comme Andrew Carnegie se sont piqués de dinosaures, et les campagnes vers l’ouest américain se multiplient. Les trouvailles avec: les musées privés viennent de dénicher les premiers brachiosaure, diplodocus et tricératops. À New-York, Osborne trépigne… il lui faut « son » crâne de tricératops !

Il dépêche sur place Barnum Brown, qui revient tout juste de Patagonie. Destination: le Montana… soit presque autant le bout du monde. ll y a seulement 10 ans que c’est un état américain. 25 ans à peine que les Cheyennes et les Sioux défaisaient Custer à la bataille de Little Bighorn. Et dans ce no man’s land, Brown vise en plus des terrains désertiques, argileux et chaotiques  (les badlands) nichés entre les vallées du Missouri et de la Yellowstone[2]. Un endroit dont le nom lui-même semble tiré d’un scénario: Hell Creek, le ravin de l’enfer.

Le retour du roi

Affleurent là des grès bleus datant de la toute fin du Crétacé, il y a 66 millions d’années. Brown cherche donc un tricératops… mais va trouver encore mieux. C’est le mois d’août, il fait 40°C et les prospecteurs doivent attaquer la roche dure à la dynamite. Mais le jeu en vaut la chandelle: voici des vertèbres, un bassin et un fémur gigantesques[3] ! Encore quelques expéditions et suivront crâne, mâchoire, tibia (1m20 de tibia !). L’animal est bipède, et c’est un carnivore. Ce n’est pas juste un dinosaure, pas juste un prédateur: c’est le roi des dinosaures. En 1905 Osborn peut publier la découverte et lui donner un nom. Un nom qui fera frémir des générations, pour une espèce qui finira par incarner à elle seule tout l’imaginaire des dinosaures: Tyrannosaurus rex.

Gentleman-explorateur

Laissons là Brown qui a d’autres aventures à mener de par le monde. Si le tyrannosaure de Jurassic Park est aussi effrayant que prévu, est-ce vraiment lui le clou du spectacle ?

Au moment où paraît l’article d’Osborn, Andrews se fait embaucher comme homme à tout faire par les taxidermistes du Muséum. Il grimpe vite les échelons, alternant chasses à la baleine et doctorat en zoologie. Et à partir de 1909, il va enfin avoir l’opportunité d’imiter les Nansen, Stanley, Hedin dont les récits le faisaient rêver[4]. Il enchaîne les expéditions naturalistes: Philippines, Corée, Arctique, puis Chine du sud… Comme Osborn, Andrews est convaincu que le berceau de l’humanité est en Haute Asie: dans les années 1920 il va diriger 5 expéditions vers les déserts de Mongolie, dans l’espoir d’y découvrir des fossiles d’hominidés.

Rien n’est simple[5]: les chaleurs torrides alternent avec le froid glacial, les inondations avec les tempêtes de sable et les attaques de bandits. La Chine et la toute jeune Mongolie indépendante sont en plein chaos politique. Et surtout, pas le moindre petit ossement humain à se mettre sous la pioche. En revanche, pour tout le reste la récolte fossile va bien au-delà des espérances: des crustacés, des poissons, des plantes, et même des insectes parfaitement préservés !

The Flaming Cliffs

Septembre 1922: il commence à neiger sur les reliefs du Gobi et Andrews prévoit de plier bagage. Mais l’équipe s’égare dans une portion de désert sans aucun point de repère. Et se retrouve devant un vaste affleurement de grès, auquel le soleil couchant donne de spectaculaires couleurs orangées. L’endroit s’appelle en mongol Shabarakh Usu ou encore Byan-Dzak. Andrews le baptise « Flaming Cliffs »: les falaises flamboyantes. Comme Hell Creek, le lieu va devenir l’un des plus grands pélerinages de la paléontologie. À peine besoin de gratter la roche: les os de dinosaures sont partout. Il va falloir revenir.

Retour sur place, donc, le 8 juillet 1923. Comme promis, le site délivre des dizaines de crânes et de squelettes. Le 13, un des membres de l’équipe annonce avoir trouvé des œufs. Personne ne le prend au sérieux… il n’y a pas d’oiseaux au Crétacé, ces éclats blanchâtres doivent être des concrétions calcaires. Mais il faut bientôt se rendre à l’évidence: ce sont des pontes entières sur lesquelles les chercheurs vont bientôt tomber ! Andrews lui-même a du mal à y croire:

Nous n’osions pas considérer cette hypothèse trop sérieusement, et continuions à la critiquer par tous les moyens possibles. Mais finalement nous avons bien dû l’admettre: « ces œufs sont des œufs », et nous ne pouvions imaginer aucune autre explication. Il était clair que les dinosaures pondaient des œufs, et nous en avions découvert les premiers spécimens connus.

 

Les paléontologues sont convaincus que ces œufs sont ceux des protocératops, dont ils ont trouvé tant de squelettes alentours. Et ils tombent bientôt sur une ponte recouverte par un petit squelette, mais de carnivore. Concluant que la mort l’a surpris en train de voler les œufs, Henry Osborne le baptisera Oviraptor. Et on lui découvre bientôt son cousin, dont le nom, après Spielberg, est devenue synonyme d’un mélange de férocité, de ruse et d’agilité: Vélociraptor. (On sait maintenant que ces petits prédateurs étaient recouverts de plumes, et que, tout carnivores qu’ils fussent, c’était vraisemblablement leurs propre œufs qu’ils couvaient).

La porte !

L’héritage de l’expédition d’Andrews est immense. Non seulement les œufs sont un des éléments-clefs de l’intrigue de Jurassic Park, mais l’attaque des raptors est aussi le point culminant du film[6]. Et parmi tous les petits spectateurs d’il y a 25 ans, il y avait sûrement un bon nombre de futurs paléontologues. Qui exploitent encore de nos jours les gisements américain et sino-mongol, toujours extraordinairement prolifiques (c’est en Chine qu’on a découvert les premiers dinosaures à plumes). Aujourd’hui, on découvre chaque année plusieurs dizaines de nouvelles espèces de dinosaures. On retrouve des tissus sans cesse mieux préservés, et les analyses chimiques du moindre petit morceau de coquille d’œuf nous donnent toujours plus d’informations sur le milieu où vivaient ces dinosaures, leur régime alimentaire, ou même la façon dont ils couvaient !


Aller plus loin

Bien évidemment on ne fera pas ici le tour complet de la littérature sur les dinosaures, mais juste quelques échantillons:


[1] Notons quand même l’exploit qu’il y a à imposer dans l’imaginaire collectif et le vocabulaire courant le nom d’une période géologique ! 
[2] L’endroit lui a été suggéré par le directeur du zoo de New-York, qui y avait mené une chasse au bison afin d’en naturaliser quelques exemplaires avant que l’espèce ne soit totalement exterminée: de 60 millions, leur population venait de descendre à quelques centaines d’individus.
[3] Le bloc contenant le bassin pèse à lui seul plus de deux tonnes: son acheminement jusqu’à la côte est va s’avérer bien compliqué. 
[4] Andrews finira par incarner à la perfection le type du gentleman-explorateur, qu’on imagine aussi à l’aise en costume dans les amphithéâtres du Musésum que déguisé en nomade mongol sur le terrain. Au point que, même s’ils ne travaillent pas dans la même discipline, on le cite souvent comme une inspiration du personnage d’Indiana Jones.
[5] Notre petite équipe motorisée a tout de même 10 ans d’avance sur la Croisière Jaune de Citroën. À deux ans près, elle aurait pu croiser la route de Corto Maltese.
[6] En dehors de l’absence de plumes (dont, il y a 25 ans, on commençait tout juste à retrouver des traces), un autre petit souci est que les deux stars du film, vélociraptor et tyrannosaure (qui orne le logo du Parc !), vivaient à la fin du Crétacé… et pas du tout au Jurassique !

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